L’aveu est rétrograde et banal, mais tant pis : ma mère et ses copines furent pour moi des exemples féministes. Ces femmes qui étaient adultes dans les années 1970 ont été prises dans les idéologies, les images, les révolutions culturelles de l’époque. Leurs vies mêmes en devenaient modifiables, ou non. Toutes les analystes féministes du monde n’arriveront jamais à brouiller le souvenir très clair et poignant que je garde d’elles et de leurs désirs. C’étaient des “grandes-prêtresses”, surnom affectueux que je leur donne depuis que j’ai découvert le portrait désobligeant qu’en brosse Janna Russ. (10) Elles incarnaient ces images de femmes à talons hauts, maquillées, décolletées, parfumées, que le féminisme voulait laver et libérer. Et lorsqu’elles refusèrent une libération qui pour elles s’apparentait à une autre forme de répression, le féminisme les a rejetées. Les féministes ne savaient peut-être pas que ces femmes se fichaient d’elles. Ma mère et toutes ces “nanas” se fendaient la pêche ensemble, sortaient faire la java, allaient au bowling en quête de possibles exploits sexuels. Elles étaient bien décidées à se marrer un peu avant qu’il ne soit trop tard. Revendiquer ses désirs et les nommer : ce fut cela, la révolution féministe de ma mère. Et dans les termes féministes de la fin des années 1970, elle et ses copines ne faisaient pas partie de la “communauté”. Qui la tenait, de toute façon, cette communauté ? Ces femmes hétéros de milieu populaire, racialement différentes les unes des autres et pour la plupart divorcées avec des enfants à charge, ou coincées dans une vie de couple désastreuse, ou jeunes et en quête du désir, se souciaient bien plus de trouver le plaisir qu’une “communauté”. Le plaisir tel qu’elles le comprenaient représentait ce qui leur avait été refusé, et malgré tout ce qui par ailleurs leur échappait elles comprenaient que l’affirmation du plaisir est la monnaie d’échange du pouvoir.

(10) : Joanna Russ, “When it changed”, in Harlan Ellison, ed., Against Dangerous Visions, New York : Doubleday, 1972 [En français, “lorsque tout changea”, Femmes au futur, Paris : Bibliothèque Marabout SF, 1976].

Laura Alexandra Harris : “Féminisme noir-queer : le principe de plaisir”, in Black feminism – Anthologie du féminisme africain-américain 1975-2000, p. 193-194 (traduit par Oristelle Bonis) 

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