S’il est vrai que nous avons beaucoup à gagner à nous unir, nous ne pouvons pourtant pas développer de liens durables ni de véritable solidarité politique à partir du modèle de sororité créé par la tendance bourgeoise du féminisme. Pour ce courant, l’union des femmes se fonde sur une expérience collective de la victimisation, d’où l’importance de la notion d’oppression commune. Cette conception du lien entre les femmes reflète directement la pensée de la suprématie masculine blanche. L’idéologie sexiste enseigne aux femmes que la féminité implique d’être une victime. Au lieu de rejeter cette équation (qui ne rend pas compte de l’expérience féminine, car dans leur vie quotidienne la plupart des femmes ne sont pas constamment des “victimes” passives et vulnérables), les féministes y ont souscrit, faisant de la condition de victime le dénominateur commun qui permet aux femmes de s’unir : les femmes devaient se concevoir comme des “victimes” pour se sentir concernées par le mouvement féministe. L’union des femmes-victimes semblait impliquer que les femmes sûres d’elles-mêmes et indépendantes n’avaient pas leur place dans le mouvement féministe. C’est cette logique qui a amené plus d’une militante blanche (aux côtés des hommes noirs) à suggérer que les femmes noires étaient si “fortes” qu’elles n’avaient pas besoin de s’impliquer dans le mouvement féministe. Et c’est pour cela que beaucoup de femmes blanches ont quitté le mouvement quand elles ont cessé de se représenter comme des victimes. L’ironie est que les femmes qui ont le plus revendiqué le statut de “victimes” étaient le plus souvent privilégiées et avaient plus de pouvoir que la grande majorité des femmes de notre société. Les travaux faits sur les violences faites aux femmes permettent d’éclairer ce paradoxe. Les femmes qui subissent quotidiennement l’exploitation et l’oppression ne peuvent se permettre de renoncer au sentiment qu’elles exercent un tant soit peu de contrôle sur leur vie. Elles ne peuvent se permettre de se penser simplement comme des “victimes” car leur survie dépend de leur capacité à exercer sans relâche le peu de pouvoir personnel dont elles disposent. Ces femmes compromettraient leur équilibre si elles s’associaient à d’autres femmes sur la base d’une condition victimaire commune. C’est sur la base de forces et de ressources communes qu’elles s’associent à d’autres femmes : tel est le type de lien qui constitue l’essence de la sororité.
A partir du moment où les féministes se définissaient comme une association de “victimes”, elles n’étaient pas tenues de se confronter à la complexité de leur propre expérience. Elles ne se sentaient pas obligées de se remettre en question, de s’interroger sur l’influence du sexisme, du racisme et des privilèges de classe dans leur perception des femmes qui ne faisaient pas partie de leur groupe racial et social. Le fait de s’identifier comme “victimes” leur permettait d’abdiquer toute responsabilité dans la construction et la perpétuation du sexisme, du racisme, et de l’exclusion sociale, ce qu’elles firent en insistant pour que seuls les hommes soient considérés comme des ennemis. Elles évitaient ainsi de reconnaitre l’ennemi intérieur et de s’y confronter […] La sororité a donc fini par devenir un nouveau moyen de fuir la réalité. Cette conception de la solidarité entre femmes était déterminée par une certaine représentation de la féminité blanche, fondée sur des préjugés de classe et de race : il fallait protéger la lady blanche, la bourgeoise, de tout de tout ce qui aurait pu la déranger ou la déstabiliser en la mettant à l’abri des réalités négatives susceptibles de conduire à la confrontation.

bell hooks, “sororité : la solidarité politique entre les femmes”, in Black feminism – Anthologie du féminisme africain-américain 1975-2000, p. 117-119; traduction Anne Robatel

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