L’International Justice Mission (IJM), organisation chrétienne la plus influente contre la traite aux États-Unis (officiellement non partisane), qui emploie plus de quatre-vingts permanents à temps plein et inter- vient dans quatorze pays, bénéficie non seulement de l’appui de l’extrême droite, mais d’évangélistes renommés ‘de gauche’. Selon un employé de l’IJM, les salariés de l’organisation — qui, pour être embauchés, doivent certifier sur la foi qu’ils sont chré- tiens et qui consacrent les premières heures de leur journée de travail à la prière collective — ont même envisagé d’abandon- ner le terme ‘évangélique’ en raison de ses connotations troublantes avec l’aile droite. […]
L’IJM a été à la pointe des campagnes médiatiques récentes des évangélistes qui ont donné des lettres de noblesse à ce que l’on pourrait nommer l’‘humanitarisme guerrier’. Ce type de méthode est bien connu depuis la fin des années 1990, grâce aux sauvetages spectaculaires de femmes et d’enfants arrachés aux bordels du Sud-Est asiatique (actions souvent menées en partenariat avec des organes de presse tels que Dateline NBC, CNN et FOX News). Selon le schéma ‘rescue and restore’ (‘sauver et rétablir’) que l’organisation a fait breveter, ses em- ployés de sexe masculin se déguisent en clients pour enquêter dans les maisons closes, collaborant avec la police locale pour secourir les mineur·e·s et les occupant·e·s soi-disant retenu·e·s contre leur gré et les placer dans des centres de rééducation financés par l’État ou par des groupes religieux. Bien que ces opérations aient suscité plus d’une controverse (au Cambodge, des femmes se sont échappées par les fenêtres après avoir noué des draps pour rejoindre en courant les bordels de Phnom Penh dont elles avaient été ‘libérées’), le modèle d’infiltration, très médiatisé, que propose l’IJM a pris valeur de norme chez les évangélistes, et même pour certaines organisations féministes laïques (Soderlund 2005 ; Newsblaze 2007).
À noter que de nombreux évangélistes militant contre la traite et défendant la cause abolitionniste, non seulement affichent une vision du monde analogue à celle des chrétiens conser- vateurs sur la sexualité, mais vont carrément plus loin. Selon les termes d’un permanent convaincu de la réussite de l’opération de l’IJM qui a transformé Svay Pak (localité du Cambodge connue pour sa prostitution enfantine) en « ville touristique agréable » : « Notre véritable objectif est de sortir les gens de l’esclavage pour les rendre au marché libre ». Une opinion analogue anime les pratiques d’un nombre croissant de groupes humanitaires chrétiens qui orientent les anciennes prostituées vers des emplois de bas niveau dans l’économie des services et leur enseignent comment cuire des muffins pour Starbucks ou comment préparer des boissons et des mets de type occidental (Jewell 2007). De plus en plus d’évangélistes et de féministes laïques adhèrent à une telle conception : le trafic d’êtres humains n’est plus appréhendé sous l’angle de la dynamique globale de la mondialisation, de la division sexuelle du travail et de la migration (cadre de réflexion qui sous-tendait l’action de nombreuses ONG laïques dans les années 1990), mais comme une question humanitaire que les capitalistes mondiaux peuvent contribuer à résoudre (Baue 2006 ; Vital Voices Global Partnership 2007). Lors de la présentation à l’Université de Columbia d’une rescapée bien connue de la traite au Cambodge, Somali Mom, un représentant de Lexis Nexis qui l’accompa- gnait dissertait sur les vertus des ‘partenariats public-privé’ ainsi que sur les objectifs de son entreprise : former les anciennes victimes de la traite aux activités de coiffure et de couture ainsi qu’aux emplois manuels les moins qualifiés. Alors que les alter- mondialistes de l’ère précédente imputaient au capitalisme des conditions de travail industriel jugées inacceptables (Ross 1997 ; Klein 2002), les nouveaux ‘internationalistes’ évangé- liques et leurs partisans laïques considèrent ce type de procédés comme l’exemple même de la ‘liberté’ (Kristof 2004a, 2004b).

Bernstein Elizabeth et al., « Politique du sexe aux États-Unis : le poids des communautés religieuses », Cahiers du Genre, 2012/3 HS n° 3, p. 192-194. 

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