Avec les discours sur la traite des être humains, on se trouve dans une situation qui conjugue les paradoxes. Le premier d’entre eux réside dans l’inflation de dispositifs législatifs, policiers et d’aide sociale destinés à venir en aide aux victimes et à stopper les trafiquants. Si la communication entourant la mise en place de ces dispositifs qui alimentent les peurs liées à la traite est largement développée, les résultats concrets en termes d’arrestations de trafiquants ou de sauvetages de victimes sont beaucoup moins médiatisés. Combien de ces criminels sont arrêtés ? Combien de femmes sont arrachées à ces trafiquants ? Aucun résultat n’est officiellement dévoilé en France, où pourtant ces dispositifs ont été mis en place depuis le début des années 2000. Comment expliquer alors que les discours catastrophistes sur la traite et son ampleur perdurent alors que les données objectives n’existent pas ? Le second des paradoxes concerne l’écart entre le discours sur les victimes et la réalité décrite par les femmes migrantes. Les femmes arrivées depuis moins de 10 ans ont certes payé des intermédiaires au même titre que la majorité des migrant(e)s qui entrent dans l’espace Schengen. Mais ce qu’elles disent des violences aux- quelles elles sont confrontées ne ressemble pas à ce que d’autres en disent à leur place. Leur plus grande peur est celle de l’expulsion et ceux qu’elles redoutent sont tous ceux qu’elles voient comme les représentants de l’autorité officielle (policiers, agents des préfectures, travailleurs sociaux…), lesquels sont justement présentés comme étant là pour les sauver.
De la même manière, le juju est présenté par les experts de la traite comme une forme de magie noire utilisée à des fins d’assujettissement et créant ainsi une discontinuité radicale entre la situation vécue par les femmes africaines migrantes et l’expérience des Européen(ne)s. Or, au même titre que beaucoup de familles des classes populaires investissent à crédit dans l’attente d’une hypothétique ascension économique, les femmes migrantes s’endettent dans l’espoir d’une amélioration de leur situation. Les premiers cèdent à la croyance selon laquelle le crédit produit des richesses, les secondes souscrivent des dettes en espérant mieux gagner leur vie. D’un côté l’injonction à l’endettement est présentée comme légitime, de l’autre elle est décrite comme le résultat d’un ensorcellement. C’est là encore un paradoxe qui, pour peu qu’on y réfléchisse, pourrait révéler justement la continuité des contraintes d’une économie capitaliste mondialisée. Les véritables systèmes d’oppression sont-ils contenus dans le juju ou bien résident-ils dans les écarts de richesses entre les pays et entre les groupes sociaux ? Les écarts entre ce qui se dit des modalités de déplacement (la traite) et de la sorcellerie (comme une forme d’assujettissement total) et la réalité de la migration, dont les modalités sont diverses, nous conduisent à nous interroger sur les intérêts défendus par les gouvernements et les experts travaillant à leur service. Comme Gail Pheterson le suggère, la notion de traite des êtres humains peut alors être lue comme une catégorie d’analyse construite à des fins de lutte contre la mobilité des femmes et contre l’immigration vers les pays riches en général, ainsi que comme un outil justifiant les dispositifs de contrôle des corps, des frontières (géographiques et sociales) et des normes sexuelles et de genre (Pheterson, 2001).

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