Dans un premier mode de voyage, les circuits migratoires sont organisés et gérés par les femmes. Si des hommes sont sollicités, c’est essentiellement comme prestataires de services (obtention du visa, d’un passeport, d’un titre de transport, etc.). Le processus de migration s’articule autour de collectifs de femmes relativement restreints, implantés dans des villes d’Europe et qui n’ont pas de contacts entre eux. Il se déroule comme suit : si une femme veut venir en France, elle sollicite une femme qui y est déjà installée ; cette dernière va l’aider en activant les dispositifs de migration existants (voyage, papiers, etc.) moyennant paiement. La nouvelle arrivée contracte ainsi une dette qu’elle remboursera pendant une période qui peut aller de deux à cinq ans. En plus, dans certains collectifs, elle devra, une fois en France, cotiser dans une sorte de “caisse commune” qui est utilisée dans le cas où l’une des membres tombe malade ou est incarcérée. Cette “tontine” joue le rôle d’une assurance mutuelle dont chacune peut bénéficier à condition de respecter les règles en vigueur : la loyauté envers le collectif, la confiance des novices vis-à-vis des plus anciennes, le silence vis-à-vis de toute personne extérieure et le fait de ne pas sortir du dispositif sans avoir réglé sa dette.
Par la suite, la femme qui s’est acquittée de sa dette et a respecté les engagements fixés par le groupe peut à son tour avoir l’autorisation de faire venir une à deux femmes en France. Ce dispositif fonctionne comme un retour sur investissement puisque la somme investie pour en bénéficier est récupérée progressivement après deux à cinq ans. Les femmes en sont informées quand elles arrivent. Celles qui sont dans la période de retour sur investissement sont appelées habituellement les “marraines” ou les “mamas”. Si une femme quitte le collectif, elle ne risque pas de représailles mais elle ne pourra bénéficier d’aucune forme de solidarité au cas où son expérience de sortie se solderait par un échec. Si une nouvelle arrivante ne veut pas se prostituer, les autres vont malgré tout s’occuper d’elle, lui faire bénéficier de l’hébergement et de la prise en charge de ses dépenses courantes. Après quelques semaines, elles vont lui proposer de payer son billet de retour, qui sera définitif. «En général il ne faut pas très longtemps pour les décider à rester, on sort en boîte, on s’achète de beaux vêtements, c’est la belle vie», s’amuse Victoria. Victoria a 40 ans, pour ce qui la concerne elle s’est acquittée de sa dette depuis longtemps mais n’a pas organisé l’arrivée de compatriotes. Elle a pu se constituer un capital pour sa retraite (en biens immobiliers au pays et en argent placé) et sa fille poursuit des études supérieures à Londres.
On voit dans ce dispositif migratoire, organisé pour l’essentiel entre femmes et dans lequel les hommes apparaissent comme prestataires de services, un système d’organisation structuré dans lequel chaque individu peut accéder à une mobilité sociale ascendante via le tissage d’un réseau dans lequel la personne sera cooptée si elle en respecte les règles.

Françoise GUILLEMAUT, Sexe, juju et migrations. Regards anthropologiques sur les processus migratoires de femmes africaines en France

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