Parallèlement au remboursement de leur dette, ces femmes permettent à leurs familles de se soigner, de poursuivre leurs études, notamment pour leurs frères, sœurs ou enfants, assurant ainsi une mobilité ascendante de la famille ; elles leur permettent également d’ouvrir des commerces ou de créer des entreprises. En deux ans, Aurore a permis à sa mère de monter une petite entreprise qui emploie deux personnes. Avant que ne s’impose à elle la nécessité de se marier afin de se protéger de l’expulsion, elle avait des projets d’investissements personnels. Mais son mariage et les conditions posées par son époux l’ont incitée à arrêter son travail. Si sa mère a pu créer une affaire grâce à elle, il n’est pas sûr pour le moment qu’Aurore puisse mener à bien les projets de retour et d’installation dans le commerce qu’elle élaborait alors qu’elle n’était pas mariée. Elle explique :

Avec l’argent que j’ai envoyé, ma mère a monté un commerce de vente de tissus et couture. Elle a deux employées. Elle a pu acheter une échoppe sur le marché couvert et des machines à coudre. Je lui ai envoyé l’argent pour investir dans de beaux stocks de tissus. Elle, maintenant, elle voyage. Elle part acheter les tissus en gros jusqu’au Bénin, et pendant son absence la boutique reste ouverte. Ça marche bien et je suis vraiment contente pour elle.

Ce que les femmes expriment c’est le souhait de gagner de l’argent pour rester indépendantes, de ne pas être expulsées hors de l’espace Schengen. Le récit de ces expériences montre que ce que l’on nomme habituellement la traite des êtres humains, en faisant allusion aux victimes d’une mafia internationale dans la continuité du mythe de la traite des blanches, est finalement plus proche de processus migratoires qui se complexifient (Chaumont, 2004). Soulignons à ce propos que depuis la promulgation de la LSI en 2003 il n’y a pas eu en France de procès pour trafic international d’êtres humains. Les migrantes ne sont en général pas des jeunes filles naïves, analphabètes, tout juste sorties du village. Nos travaux antérieurs montrent que plus de 60 % des femmes arrivées depuis la fin des années 1990 sont des citadines, qu’elles ont été scolarisées à plus de 80 % et que 8 % ont fréquenté l’université et 17 % le lycée (Guillemaut, 2004). Ces femmes expliquent que leur envie de migrer prime sur l’éventuelle répugnance au travail du sexe et que dans tous les cas elles ne veulent pas être rapatriées. Leur silence vis-à-vis du dispositif migratoire qu’elles ont utilisé se justifie plus par la loyauté que par la peur ou la menace. En effet, elles savent très bien qu’elles peuvent dénoncer leurs passeurs aux autorités européennes, mais elles savent aussi que si elles le font, elles perdent plus qu’elles ne gagnent : à la fois parce qu’elles perdent leur source de revenu, passent sous contrôle des autorités françaises (via les travailleurs sociaux) et risquent l’expulsion à plus ou moins long terme, mais aussi parce qu’elles perdent alors le soutien et l’estime de leur communauté en France et dans leur pays. Pourtant, si les passeurs et les intermédiaires peuvent être considérés comme des alliés, ce sont aussi ceux et celles qui parfois abusent de leur position. C’est d’ailleurs le plus souvent lorsqu’elles n’arrivent pas à négocier le paiement de leur dette dans des conditions à leurs yeux acceptables que les femmes ont recours à la dénonciation. Tant que le marché leur semble correct, elles respectent la règle du silence.

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