Tout comme le travail domestique et les autres formes de care, le travail du sexe a connu une restructuration majeure depuis les années 1970, que les mouvements féministes et de travailleurs du sexe commencent seulement à analyser et à intégrer à leur mobilisation. Toutefois, nous pouvons dire avec certitude qu’un aspect de cette restructuration a été la multiplication des travailleurs du sexe et la diversification des types de services commerciaux disponibles, ainsi que l’internationalisation de la main-d’œuvre du sexe. Ces développements s’expliquent par plusieurs facteurs, notamment la réorgani- sation du travail, des rapports de genre et de la sexualité produite par les politiques néolibérales. Il est clair que davantage de recherches doivent être menées sur ces développements. Mais il est certain qu’aujourd’hui la majorité des travailleurs du sexe sont des femmes migrantes ainsi que des hommes et des transsexuels originaires d’Afrique, d’Amérique du Sud et d’Europe de l’Est.
Les statistiques sur le nombre de travailleurs du sexe sont controversées dans tous les pays et régions, en raison de la nature clandestine du travail du sexe et de la stigmatisation dont il est l’objet. Cependant, si l’on considère que l’industrie du sexe inclut non seulement les personnes travaillant dans la prostitution, mais aussi les danseurs et danseuses, les modèles et acteurs ou actrices de films pornographiques, les employées de peep-shows et de bar de striptease, les opératrices de téléphone rose et les cyber-stripteaseuses, les réceptionnistes, les gardiens, les chauffeurs, le nombre de femmes, de trans- sexuels et d’hommes employés mondialement dans l’«industrie du divertissement pour adultes » est sidérant. […]
Dans l’ensemble, les conditions du travail du sexe se sont dégradées en comparaison avec celles des débuts du mouvement des travailleurs du sexe à la fin des années 1970. En raison de la détérioration du contexte économique et de l’intensification de la concurrence dans l’industrie du sexe, il est devenu plus difficile pour les travailleurs de ce secteur d’exercer le type de contrôle que les prostituées avaient établi auparavant sur leurs conditions de travail. De nombreux travailleurs du sexe migrants sont en situation irrégulière et, en raison du durcissement du contrôle des frontières et des politiques d’immigration en Europe, ont dû compter sur des intermédiaires criminels pour financer et organiser leur voyage à l’étranger; par conséquent, la violence et la coercition à l’encontre des travailleurs du sexe se sont aggravées. En fait, les travailleurs du sexe, en particulier celles et ceux qui travaillent dans la prostitution, sont aujourd’hui pénalisés à trois niveaux: en tant que travailleurs du sexe, en tant que travailleurs sans papiers et en tant que victimes de la servitude pour dette et de l’exploitation. Depuis les années 1980, la question du « trafic sexuel » divise l’analyse féministe de la prostitution en deux camps opposés et marque une ligne de fracture importante parmi les féministes. D’un côté, les personnes convaincues que la prostitution est une activité non volontaire qu’aucune femme ne peut choisir librement proposent de définir tous les cas de prostitution comme des violences à l’encontre des femmes. De l’autre, celles qui affirment qu’en considérant la prostitution, sous quelque forme qu’elle soit, comme intrinsèquement violente, on menace la sécurité des travailleurs du sexe, et qu’en outre cette position infantilisante et moraliste nie la violence inhérente aux autres perspectives d’emploi qui s’offrent aux travailleurs du sexe, et généralement aux femmes, notamment s’ils et elles sont originaires de pays qui ont subi des formes drastiques de libéralisation économique. […]
Il n’est pas possible de transformer la situation des travailleurs du sexe en se concentrant exclusivement sur la domination et l’esclavage sexuels, et en différenciant les travailleurs du sexe des autres travailleurs, de la même façon que nous ne pouvons pas aborder la question du travail reproductif en nous concentrant sur le travail du care. Précisément parce que le travail du sexe est souvent du travail non libre, le travailleur du sexe devient le paradigme du travailleur de l’économie mondiale, de la même façon que la main-d’œuvre féminine sous-payée, précaire et « informelle » devient le paradigme de toute forme d’exploitation. Comme dans les années 1970, la question est aujourd’hui de savoir si cette prise de conscience sera à la base d’une recomposition parmi les différents secteurs de la main-d’œuvre féminine. Car le travail du sexe, à l’instar du travail domestique et du care, pose l’un des défis les plus importants aux féminismes actuels.

Camille BARBAGALLO et Silvia FEDERICI, “Travail domestique, du care, du sexe et migrations dans le contexte de la restructuration néo-libérale : de la politisation du travail reproductif. In Genre, migrations et globa- lisation de la reproduction sociale. Cahiers genre et développement. N° 9. (Dir.) C. Verschuur et C. Catarino. 421-430. Paris : L’Harmattan.” p.  427-429

Publicités

Tagué:, , , , , , ,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :