Archives de Tag: Aliénation

la liberté de jeu laissée aux agents est la condition de leur contribution à leur propre exploitation. C’est en s’appuyant sur ce principe que le management moderne, tout en veillant à garder le contrôle des instruments de profit, laisse aux travailleurs la liberté d’organiser leur travail, de manière à déplacer leur intérêt du profit externe du travail (le salaire) vers le profit intrinsèque, lié à l’ “enrichissement des tâches” (la grève du zèle, à l’inverse, consiste à reprendre et à refuser tout ce qui n’est pas dans le contrat de travail)

Pierre BOURDIEU, la double vérité du travail

 

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On vit dans une société où l’on est tous censés être sexuel-le-s. Et si on n’est pas sexuel-le-s, c’est qu’on a un problème. On vit dans une société qui prétend que faire l’expérience de la sexualité c’est obligatoire pour se comprendre soi-même, c’est obligatoire pour créer des liens avec les autres, c’est obligatoire pour comprendre le plaisir. La sexualité est tellement liée à la maturité qu’en fait, sans elle, on n’est pas vraiment adulte. Et ça, ça peut faire vraiment peur, ça peut être vraiment aliénant. On se retrouve avec plein de trucs dans la tête et on ne sait pas quoi en faire.

David Jay, in “(A)sexual

trouvé sur le blog Asexualités

Goffman (1959) fait également remarquer que les individus ont tendance à confondre ce qu’ils voient d’une performance avec l’identité de la personne impliquée dans celle-ci. Ainsi, l’audience croit souvent que le caractère projeté appartient vraiment à la personne en train, pourtant, de ne personnifier qu’un rôle. Le fait que les travailleurs et travailleuses du sexe soient perçus comme « étant » leur rôle n’est donc pas lié à l’aspect sexuel de la performance. Toutefois, tout comme il est possible de se sentir aliéné dans un travail qui ne nous correspond pas, cela se produit aussi dans le travail du sexe lorsque la personne accepte de jouer un rôle trop différent de ce à quoi elle croit.
Arlie Russell Hochschild (citée in Chapkis, 1997) est l’auteure du concept de deep acting. Elle a étudié la commercialisation des émotions humaines chez les agent(e)s de bord afin d’en saisir le processus et les effets. Ceux-ci, comme toute autre personne travaillant avec le public, doivent manipuler leurs émotions afin de créer celles qui sont utiles sur le moment, en les ressentant effectivement. Ainsi, au travail, la préoccupation pour le bien-être des passagers est réellement ressentie, alors que dans d’autres situations, cette préoccupation pour ces mêmes personnes serait inexistante. Quelques agents de bord considèrent que seul le soi exprimé en dehors du travail constitue le vrai soi ; toutefois, la plupart considèrent que les deux soi sont tout aussi vrais et significatifs, chacun l’étant en fonction de la situation. Ainsi que l’écrit Chapkis (1997, 75-76, ma traduction) :

« Pour les travailleurs et travailleuses du sexe aussi, l’habileté d’évoquer et de contenir l’émotion dans la transaction commerciale peut être expérimentée en tant qu’outil utile dans le maintien d’une distance professionnelle plutôt qu’en tant que perte du soi. [… L]a performance de travail émotionnel ne peut être réduite à un « abus de sentiment » ; elle est expérimentée en des termes plus complexes contribuant à un sens d’un soi composite [multiply-positioned self]. […] Une fois que le sexe et l’émotion ont été délestés de leur relation présumée unique à la nature et au soi, il ne s’ensuit plus automatiquement que leur aliénation ou commodification soit simplement et nécessairement destructeur. »

C’est ainsi qu’il est possible, pour plusieurs travailleurs et travailleuses du sexe, d’accomplir une mise en scène ou un geste sexuel sans ressentir ni désir, ni dégoût, tout comme ce serait le cas de tout autre geste banal. Il s’agirait simplement d’accomplir une tâche sans mettre sa propre sexualité en jeu. Autrement dit de présenter un soi de travail, sans que cela ne nuise au fonctionnement de sa sexualité dans des contextes personnels, à travers lesquels il demeure possible d’exprimer un autre soi, plus personnel (Zatz, 1997).

COMTE Jacqueline, « Stigmatisation du travail du sexe et identité des travailleurs et travailleuses du sexe », Déviance et Société, 2010/3 Vol. 34, p. 439.

Quand il s’agit de travail autre que celui du sexe, savoir « se vendre » est non seulement valorisé mais essentiel puisqu’il s’agit « du » moyen à utiliser afin de décrocher un contrat, un emploi ou une promotion. Le développement de cette habileté « fondamentale » constitue par conséquent le thème de nombreux livres conseils à succès. Or, selon Guienne (2007), il ressort de l’analyse de ces derniers qu’une « vente de soi » réussie impliquerait la manipulation de soi. Il serait nécessaire de se fabriquer une image gagnante par le biais de la mode, d’une apparence santé et du développement personnel, mais aussi d’être attentif à ce que l’on divulgue de soi et ce, tout en restant le plus possible authentique, puisque cette dernière qualité séduit les autres. De plus, elle impliquerait également une manipulation des autres : en établissant, par exemple, des réseaux de contacts, en se faisant « ami » avec tout le monde, et en développant des stratégies politiques en vue de se faire reconnaître par les gens en pouvoir. Le sujet doit donc savoir « s’instrumentaliser » afin de réussir socialement.
Par contre, s’il est question de prostitution, la manipulation de soi devient dès lors source d’indignité. L’instrumentalisation de soi, de son corps et de sa sexualité serait la cause, dans ce cas précis, d’une aliénation de soi, alors que l’instrumentalisation de soi et de son corps serait source d’estime de soi dans les autres situations de travail puisque favorisant la réussite sociale. La seule différence se trouvant dans l’instrumentalisation de la sexualité, ce serait à travers celle-ci que tout chavirerait du ciel à l’enfer…

COMTE Jacqueline, « Stigmatisation du travail du sexe et identité des travailleurs et travailleuses du sexe », Déviance et Société, 2010/3 Vol. 34, p. 437.

Ici encore les débats sur le voile et/ou l’islam et/ou la religion sont stupides et régressifs : la conception du choix qui s’y développe est simpliste, de celles qu’une heure de cours de philosophie ou de sociologie – ou simplement une heure de réflexion – suffit en principe à écarter définitivement. En gros, comme une porte doit être ouverte ou fermée, l’individu serait soit libre, soit soumis. Il ne peut pas être un peu des deux : l’humanité se partage selon cette vision entre les hommes libres (à tous égards et définitivement) et les hommes soumis (tout aussi absolument et définitivement) – elle se partage plus précisément entre les “libres penseurs” d’un côté, miraculeusement libérés de tout déterminisme familial et social, de toute superstition et de tout préjugé depuis l’héroïque geste inaugural qui leur a fait “choisir l’athéisme”, et de l’autre la masse aliénée des religieux, forcément aussi crédules pace aux hommes qu’ils sont croyants face aux dieux, et forcément aussi serviles face aux pouvoirs humains qu’ils sont soumis à l’autorité divine.

Pierre TEVANIAN, La Haine de la religion, La Découverte, 2013, p. 43-44