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2. Traite légale et traite criminalisée
Pour commencer, il convient d’être attentif à ceci que la cause de notre indignation face à la traite des noirs n’est évidemment pas que des hommes travaillent dans des champs de coton ou des plantations de canne à sucre mais bien qu’ils soient réduits en servitude pour ce faire et que, de surcroît, ce crime ait été si longtemps cautionné par l’Etat. Rarement mentionnée, la première différence entre la traite des noirs et la traite des blanches consiste en effet tout simplement en ceci que la traite des noirs a longtemps été légale alors que celle des blanches ne l’a jamais été. Deux conséquences concrètes en résultent qui permettent de bien saisir l’incommensurabilité entre les deux.
La première conséquence, c’est que la force publique et les instances chargées de dire le droit se trouvent au service de l’oppression et de l’injustice. C’est précisément ce qui fait de l’esclavage légal un crime contre l’humanité3. Pour bien appréhender l’abîme qui sépare la condition de l’esclave noir de celle de la femme comme lui séquestrée et contrainte à la prostitution plutôt qu’aux travaux agricoles, il suffit d’imaginer le sort radicalement différent de l’un et de l’autre si par bonheur ils parviennent à échapper à la vigilance de leurs gardiens4 : l’esclave noir fugitif sera pourchassé non seulement par son propriétaire et ses acolytes mais encore par les forces de police tandis que le femme trouvera secours et protection auprès de n’importe quel agent de la force publique5.
La seconde conséquence, c’est que dans le cas de l’esclave noir, la vente en est une dans le plein sens du terme. Le contrat que l’acheteur passe avec le trafiquant est un contrat en bonne et due forme dont les parties pourront se revendiquer devant les tribunaux en cas de litige. Un esclave devient bel et bien la propriété de son maître. Si par contre un trafiquant vend une femme à un proxénète, il va de soi que cette transaction est nulle et non avenue d’un point de vue légal et que n’importe qui peut la dénoncer. Autrement dit, si un proxénète « achète » une femme à un trafiquant, signeraient-ils même un contrat (ce qui serait bien bête puisque qu’il constitue potentiellement une preuve contre eux bien davantage qu’un titre de propriété), ce ne serait pas encore une vente au sens que revêt le terme dans la traite des noirs.

Jean-Michel CHAUMONT et Anne-Laure WIBRIN, “traite des blanches et traite des noirs : même combat ?”, p.2

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