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To this day the controversy continues and has in fact reached a stalemate, partly because both sides mostly base their arguments on the motivations and responsibilities of individual prostitutes, debating whether prostitution is a result of coercion or spontaneous choices. The global sex industry, however, is not the result of millions of individual choices; it is a highly structured intervention by corpora- tions (both legal and illegal) and international financial organizations. Thus, we cannot look at prostitution as presently organized as a set of individual transactions between prostitutes and their bosses or between prostitutes and their clients. It is this broader context in which pros- titution operates that decides the possibilities which sex workers have to gain more social power and the possibility for self-determination. From this viewpoint, sex-workers organizations are correct when they argue that prosti- tution is work; prohibition and criminalization can only worsens work conditions, making sex workers more vulner- able to police harassment and exposing them and indeed all migrants to the risk of deportation; commercial sexual work is not more violent or enslaving than many other jobs available in today’s global labour market. Indeed, the increased incidence of slavery and indentured servitude is not unique to prostitution and cannot be eliminated by criminalizing sex work any more than chattel slavery in the 19th could have been abolished by prohibiting cotton picking.
It is also true, however, that the decriminalization of the sex industry will not be sufficient to improve the status of sex-workers, as in a world of increasing competition for survival the market itself becomes an instrument of violence. Nevertheless the argument that prostitutes are workers is more relevant now than ever; since increasingly the exploitation and abuse they suffer is on a continuum with that of other workers – migrant or not – internation- ally. Coercion, in fact, has become a key aspect of work in the present phase of globalization, that is reminiscent in many ways of the period of “primitive accumulation” when an ex-lege proletariat was formed (Federici 2004). This implies that the situation of sex workers cannot be trans- formed by an exclusive focus on sexual domination and sexual slavery, and by differentiating sex workers from other workers, in the same way as we cannot address the question of reproductive work by focussing exclusively on care work. Precisely to the extent that sex work is often non-free labour, the sex worker is becoming the paradigm worker in the global economy, in the same way as under- paid, precarious, “informal” female labour is becoming the paradigm for all forms of exploitation. As in the ’70s, to- day as well, the question is whether this realization will become the ground for a recomposition among different sectors of the female work force. Indeed, sex work, like domestic and care work, poses one of the most significant challenge to the currently existing feminisms.

Camille BARBAGALLO et Silvia FEDERICI, “introduction”, The Commoner n.15, Winter 2012, Care Work and the Commons

 

Tout comme le travail domestique et les autres formes de care, le travail du sexe a connu une restructuration majeure depuis les années 1970, que les mouvements féministes et de travailleurs du sexe commencent seulement à analyser et à intégrer à leur mobilisation. Toutefois, nous pouvons dire avec certitude qu’un aspect de cette restructuration a été la multiplication des travailleurs du sexe et la diversification des types de services commerciaux disponibles, ainsi que l’internationalisation de la main-d’œuvre du sexe. Ces développements s’expliquent par plusieurs facteurs, notamment la réorgani- sation du travail, des rapports de genre et de la sexualité produite par les politiques néolibérales. Il est clair que davantage de recherches doivent être menées sur ces développements. Mais il est certain qu’aujourd’hui la majorité des travailleurs du sexe sont des femmes migrantes ainsi que des hommes et des transsexuels originaires d’Afrique, d’Amérique du Sud et d’Europe de l’Est.
Les statistiques sur le nombre de travailleurs du sexe sont controversées dans tous les pays et régions, en raison de la nature clandestine du travail du sexe et de la stigmatisation dont il est l’objet. Cependant, si l’on considère que l’industrie du sexe inclut non seulement les personnes travaillant dans la prostitution, mais aussi les danseurs et danseuses, les modèles et acteurs ou actrices de films pornographiques, les employées de peep-shows et de bar de striptease, les opératrices de téléphone rose et les cyber-stripteaseuses, les réceptionnistes, les gardiens, les chauffeurs, le nombre de femmes, de trans- sexuels et d’hommes employés mondialement dans l’«industrie du divertissement pour adultes » est sidérant. […]
Dans l’ensemble, les conditions du travail du sexe se sont dégradées en comparaison avec celles des débuts du mouvement des travailleurs du sexe à la fin des années 1970. En raison de la détérioration du contexte économique et de l’intensification de la concurrence dans l’industrie du sexe, il est devenu plus difficile pour les travailleurs de ce secteur d’exercer le type de contrôle que les prostituées avaient établi auparavant sur leurs conditions de travail. De nombreux travailleurs du sexe migrants sont en situation irrégulière et, en raison du durcissement du contrôle des frontières et des politiques d’immigration en Europe, ont dû compter sur des intermédiaires criminels pour financer et organiser leur voyage à l’étranger; par conséquent, la violence et la coercition à l’encontre des travailleurs du sexe se sont aggravées. En fait, les travailleurs du sexe, en particulier celles et ceux qui travaillent dans la prostitution, sont aujourd’hui pénalisés à trois niveaux: en tant que travailleurs du sexe, en tant que travailleurs sans papiers et en tant que victimes de la servitude pour dette et de l’exploitation. Depuis les années 1980, la question du « trafic sexuel » divise l’analyse féministe de la prostitution en deux camps opposés et marque une ligne de fracture importante parmi les féministes. D’un côté, les personnes convaincues que la prostitution est une activité non volontaire qu’aucune femme ne peut choisir librement proposent de définir tous les cas de prostitution comme des violences à l’encontre des femmes. De l’autre, celles qui affirment qu’en considérant la prostitution, sous quelque forme qu’elle soit, comme intrinsèquement violente, on menace la sécurité des travailleurs du sexe, et qu’en outre cette position infantilisante et moraliste nie la violence inhérente aux autres perspectives d’emploi qui s’offrent aux travailleurs du sexe, et généralement aux femmes, notamment s’ils et elles sont originaires de pays qui ont subi des formes drastiques de libéralisation économique. […]
Il n’est pas possible de transformer la situation des travailleurs du sexe en se concentrant exclusivement sur la domination et l’esclavage sexuels, et en différenciant les travailleurs du sexe des autres travailleurs, de la même façon que nous ne pouvons pas aborder la question du travail reproductif en nous concentrant sur le travail du care. Précisément parce que le travail du sexe est souvent du travail non libre, le travailleur du sexe devient le paradigme du travailleur de l’économie mondiale, de la même façon que la main-d’œuvre féminine sous-payée, précaire et « informelle » devient le paradigme de toute forme d’exploitation. Comme dans les années 1970, la question est aujourd’hui de savoir si cette prise de conscience sera à la base d’une recomposition parmi les différents secteurs de la main-d’œuvre féminine. Car le travail du sexe, à l’instar du travail domestique et du care, pose l’un des défis les plus importants aux féminismes actuels.

Camille BARBAGALLO et Silvia FEDERICI, “Travail domestique, du care, du sexe et migrations dans le contexte de la restructuration néo-libérale : de la politisation du travail reproductif. In Genre, migrations et globa- lisation de la reproduction sociale. Cahiers genre et développement. N° 9. (Dir.) C. Verschuur et C. Catarino. 421-430. Paris : L’Harmattan.” p.  427-429

Le fait que ce travail ait été pendant des siècles, et soit encore aujourd’hui, considéré comme un « non travail », qu’il a été accompli sans rémunération et considéré comme relevant naturellement du « travail des femmes », conjugué à ses liens avec l’histoire de l’esclavage, du colonialisme et de la migration, pèse lourdement sur le statut social qui lui est reconnu.
Mais si la condition des travailleuses domestiques demeure effroyablement précaire, les mouvements de travailleuses domestiques/du care se développent à travers le monde dans une mesure telle qu’ils constituent actuellement l’une des forces principales du féminisme international et de la lutte contre la dévalorisation du travail reproductif.
[…] Les femmes qui s’expriment viennent de différentes régions mais les problèmes qu’elles rencontrent sont fondamentalement identiques. Tout d’abord, la nature individualisée du travail de care / travail reproductif, et l’isolement dans lequel il est effectué, créent une situation chargée émotionnellement et potentiellement explosive qui, en particulier dans le cas où l’employée est logée chez son employeur, peut rapidement donner lieu à des abus. Il est également très difficile pour les travailleuses domestiques/du care de fixer des limites claires entre le travail et les relations personnelles puisqu’elles travaillent au domicile de leurs employeurs et que leurs tâches incluent de s’occuper des enfants et d’autres personnes. Prenez le cas où l’employeur – vraisemblablement une autre femme – rentre à la maison le soir et traite l’employée de maison qui loge chez elle comme une compagne de substitution, lui racontant ses problèmes professionnels, alors que l’employée pourrait souhaiter aller se coucher. Imaginez aussi ce que cela signifie d’exercer un travail qui vous demande de vous attacher aux enfants dont vous vous occupez sans avoir le pouvoir d’intervenir si leurs parents com- mettent des erreurs, et tout en sachant que votre relation avec ces enfants peut être rompue à tout moment. […]

Camille BARBAGALLO et Silvia FEDERICI, “Travail domestique, du care, du sexe et migrations dans le contexte de la restructuration néo-libérale : de la politisation du travail reproductif. In Genre, migrations et globa- lisation de la reproduction sociale. Cahiers genre et développement. N° 9. (Dir.) C. Verschuur et C. Catarino. 421-430. Paris : L’Harmattan.” p.  426

Il est indéniable que la situation à laquelle nous nous trouvons confrontés est très différente de celle qu’ont connue et combattue les féministes des années 1970. Un changement crucial a résulté de la crise de l’« État-providence », c’est-à-dire de la réduction drastique de toutes les formes d’investissement dans la reproduction de la main-d’œuvre qui, combinée à la migration mas- sive des femmes vers le travail salarié, a généré une crise reproductive et politique. Le dilemme – souvent présenté par les mouvements pour la justice sociale/anticapitalistes – a été de savoir s’il fallait lutter pour reconstituer l’État-providence tel que nous l’avions connu ou accepter sa crise comme étant irréversible, voire l’accueillir positivement comme un fondement sur lequel construire des formes plus indépendantes de reproduction sociale qui ne soient pas liées à un accord de productivité ou à la représentation média- trice de syndicats ou de partis.
Toutefois, cela […] pourrait ne pas être une alternative réalisable dans un contexte où une grande partie de la richesse que nous avons produite est toujours retenue en otage par l’État. La question […] n’est pas de savoir si nous devons ou non défendre le « salaire social », mais comment accéder aux ressources détenues par l’État – argent, actifs, services – et se les approprier sans subordonner leur acquisition et leur utilisation au contrôle de l’État sur nos vies. […]

Camille BARBAGALLO et Silvia FEDERICI, “Travail domestique, du care, du sexe et migrations dans le contexte de la restructuration néo-libérale : de la politisation du travail reproductif. In Genre, migrations et globa- lisation de la reproduction sociale. Cahiers genre et développement. N° 9. (Dir.) C. Verschuur et C. Catarino. 421-430. Paris : L’Harmattan.” p.  425

Cette nouvelle perspective féministe a réfuté les hypothèses courantes qui tiennent le travail domestique/de care pour un service personnel ou une forme de travail précapitaliste; elle a au contraire redéfini ce travail comme étant un aspect clé de la reproduction sociale dans la société capitaliste, et de la création de valeur. Le postulat qui pose le travail domestique comme un travail qui re/produit la main-d’œuvre a fait apparaître au grand jour l’immense quantité de travail non payé existant au cœur de la relation salariale et a eu un effet libérateur, en particulier pour les femmes. Révéler la fonction capitaliste de ce travail, montrer que le travail domestique nous reproduit, bien qu’il soit accompli en majeure partie dans des conditions que nous n’avons pas fixées, a permis de dissiper le sentiment de culpabilité que les femmes ont éprouvé si souvent quand elles ont voulu refuser ce travail.

Camille BARBAGALLO et Silvia FEDERICI, “Travail domestique, du care, du sexe et migrations dans le contexte de la restructuration néo-libérale : de la politisation du travail reproductif. In Genre, migrations et globa- lisation de la reproduction sociale. Cahiers genre et développement. N° 9. (Dir.) C. Verschuur et C. Catarino. 421-430. Paris : L’Harmattan.” p.  424