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j’ai inventé le travail du sexe

« J’ai inventé le travail du sexe. Pas l’activité, bien sûr. Le terme. Cette invention est née de mon désir de réconcilier mes objectifs féministes avec la réalité de ma vie et de celles des femmes que je connaissais. Je voulais instaurer un climat de tolérance dans le mouvement féministe et ailleurs à l’égard des femmes qui travaillaient dans l’industrie du sexe.[…] Au milieu des années 1970, j’ai participé à une tournée de Women Against Pornography dans les boutiques porno de Boston. Je me souviens avoir vu une manifestante exaltée saisir des magazines de femmes nues et fulminer contre ces images. Son attitude m’a rappelé les fois où l’on m’avais traitée de « dévergondée » et la honte de ma féminité que j’avais alors éprouvée. J’ai eu envie de protéger mes sœurs nues. Je m’identifiais à ces « putes » comme on dirait aujourd’hui.
J’en suis venue à la conclusion que la perspective féministe des activités antiporno allait à l’encontre de mes croyances. Me faire traiter de dévergondée et voir mes penchants sexuels condmanés faisait partie de mes oppressions par le patriarcat. L’idéologie antiporno faisait écho à cette condamnation. Pourtant, je ne voulais pas prendre partie. […]
J’ai beaucoup discuté avec mes amies de mon questionnement sur le féminisme et l’industrie du sexe. Finalement, Celeste Newbrough, une activiste féministe, poète et lesbienne plus âgée pour qui j’avais de l’admiration, m’a confié avoir fait des passes à quelques reprises quand elle avait besoin d’argent. Celeste ébranlait mes stéréotypes. J’étais intriguée. […]
Plusieurs années plus tard, comme le féminisme, militer dans la prostitution a été une révélation pour moi. Mon quotidien de prostituée offrait un saisissant contraste avec mes postulats d’autrefois sur la prostitution. J’ai revu mes priorités en fonction d’un nouvel objectif : mettre fin aux divisions entre les femmes – divisions qui reposaient sur les contrats que nous avions passés avec les hommes pour assurer notre survie. Loin de résulter d’une analyse complète des relations sexuelles, cette quête de solidarité n’était qu’un point de départ, une direction générale.
Mais comment des femmes qui travaillaient comme prostituées ou comme modèles pornos pourraient-elles dire la vérité sur leur vie dans le milieu hostile du mouvement des femmes ? Les mots utilisés pour nous définir reflétaient des siècles d’injure. […] Quels mots pourrions-nous utiliser pour nous décrire ? Le mot « prostituée » était pour le moins terni, et n’était d’ailleurs qu’un euphémisme de plus, comme « belle de nuit » ou « fille de joie ». […], il jette un voile sur notre activité « honteuse ». Certaines prostituées refusent même d’utiliser ce terme pour se décrire parce qu’elles veulent se dissocier de ses connotations négatives »1
En 1978, j’ai assisté à une conférence de Women Against Violence in Pornography and Media à San Francisco, lors d’un week-end militant mettant en vedette Andrea Dworkin. Le clou de l’événement était une manifestation antiporno dans North Beach, le quartier chaud de San Francisco, om les manifestantes ont harcelé et embarrassé les danseuses nues et autres travailleuses du sexe qui se trouvaient dans les parages.
[…] En entrant dans l’atelier sur la prostitution, j’ai vu affiché le titre de l’atelier, où les mots « industrie de l’exploitation du sexe » m’ont frappée et choquée. Comment pouvais-je m’asseoir avec ces femmes comme une égale si elles me chosifiaient ainsi, si elles me décrivaient comme quelque chose qu’on ne faisait qu’exploiter, niant par le fait même mon rôle de sujet et d’agente dans cette transaction ?
Au début de l’atelier, j’ai suggéré qu’on change ce titre pour parler plutôt de l’industrie du travail du sexe » parce que cela décrivait ce que les femmes y faisaient : généralement, les hommes utilisaient les services sexuels, et les femmes les fournissaient. Si mon souvenir est bon, personne ne s’est opposé à ma proposition. J’ai continué en expliquant à quel point il était crucial d’élaborer sur les diverses formes de commerce du sexe un discours qui inclut les femmes qui y travaillent. J’ai expliqué que les prostituées étaient souvent incapables de parler de leur travail dans les milieux féministes parce qu’elles se sentaient jugées par les autres féministes. Les participantes se taisaient ; j’avais piqué leur curiosité. Après l’atelier, une femme, elle aussi écrivaine et performeuse, est venue me voir pour me dire qu’elle avait fait de la prostitution à l’adolescence, mais qu’elle était incapable d’en parler tant elle avait peur qu’on la condamne.

Carole Leigh, “inventer le travail du sexe”, in Luttes XXX – inspirations du mouvement des travailleuses du sexe, Maria Nengeh Mensah, Claire Thiboutot et Louise Toupin, éd. du remue-ménage, 2011, p. 267-270

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