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– “Pas mal, pas mal du tout, dit Lénine. L’énergie, le dévouement et l’esprit de sacrifice des camarades femmes, leur courage et leur intelligence, à l’époque de l’illégalité et de la semi-légalité, ouvrent de bonnes perspectives pour le développement du travail. Ce sont des facteurs précieux pour l’extension du Parti et sa capacité à conquérir les masses et à mener des actions. Mais quelle est la situation au point de vue de la clarté théorique et de l’éducation des camarades femmes et des camarades hommes sur ce sujet ? Car c’est d’une importance fondamentale pour le travail parmi les masses. La façon de mener le travail féminin permet de savoir ce qui se passe au sein des masses, quelles sont les idées auxquelles elles sont gagnées, ce pourquoi elles s’enthousiasment. Je ne me rappelle plus qui a dit: “Pour accomplir de grandes choses, il faut de l’enthousiasme”. Nous, et les travailleurs du monde entier, avons véritablement de grandes choses à accomplir. Mais pourquoi s’enthousiasment vos camarades, les travailleuses d’Allemagne ? Où en est le développement de leur conscience de classe ? Concentrent-elles leur attention, leurs occupations sur les exigences politiques de l’heure ? Quel est le centre de leurs pensées ? “

« A ce propos, j’ai entendu raconter quelque chose de tout à fait singulier par les camarades russes et allemands. Il faut que je vous le dise. On m’a raconté qu’une camarade très douée de Hambourg édite un journal pour les prostituées, et s’efforce de les gagner à l’idée révolutionnaire. Rosa Luxembourg a agi d’une façon très humaine en défendant dans un article les prostituées, qu’une infraction quelconque contre les instructions policières sur l’exercice de leur triste profession a conduites en prison. Elles sont doublement victimes de la société bourgeoise. D’abord de son maudit régime de propriété, ensuite de sa maudite morale hypocrite. Seule, une brute stupide, peut oublier cela. Mais c’est tout de même quelque chose de différent que de considérer les prostituées – comment dois-je dire – comme une troupe professionnelle spéciale de combat révolutionnaire et d’éditer pour elles un journal corporatif. N’y a-t-il donc vraiment plus en Allemagne d’ouvrières d’industrie à organiser, pour qui éditer un journal, et capables d’être gagnées à vos luttes ? Il s’agit là d’une excroissance maladive. Cela me rappelle fortement cette mode littéraire qui tend à transformer chaque prostituée en une douce Madone. L’idée originale était saine; à savoir la sympathie sociale, la révolte contre l’hypocrisie de la « vertueuse » bourgeoisie. Mais cette idée saine a été bourgeoisement dénaturée. D’ailleurs la question de la prostitution posera pour nous également des problèmes difficiles: retour des prostituées au travail productif, incorporation dans l’économie sociale. C’est à cela qu’il faut travailler. Mais, étant donné l’état actuel de notre économie et toutes nos conditions actuelles, c’est très difficile à réaliser. Vous avez là un morceau de question féminine qui se posera largement devant nous au lendemain de la conquête du pouvoir par le prolétariat et exigera une solution pratique. Cela nous donnera encore beaucoup de travail chez nous. Mais pour en revenir à votre cas particulier, en Allemagne, le Parti ne doit pas permettre à ses membres de pareilles bêtises. Elles créent de la confusion et dispersent les forces. Vous-même, qu’avez-vous fait contre cela ?

Avant que j’eusse pu répondre, Lénine continua: “Vos péchés, Clara, ne s’arrêtent pas encore à cela. On m’a dit que dans vos réunions féminines, on discute de préférence la question sexuelle. Cette question est, paraît-il, l’objet particulier de votre attention, de votre propagande. Je ne pouvais pas en croire mes oreilles, quand on m’a dit cela. Quoi ? Le premier Etat prolétarien est en lutte avec les contre-révolutionnaires du monde entier ! La situation en Allemagne même exige la concentration extrême de toutes les forces révolutionnaires, prolétariennes, pour la lutte contre la réaction de plus en plus insolente ! Mais les militantes discutent de la question sexuelle, et des formes du mariage dans le passé, le présent et le futur. Elles considèrent que leur tâche la plus importante est d’éclairer les travailleuses sur ce point. L’écrit le plus répandu en ce moment est la brochure d’une jeune camarade de Vienne sur la question sexuelle. C’est de la foutaise ! Ce qu’il y a là-dedans, les ouvriers l’ont lu depuis longtemps dans Bebel. Cela n’est pas exprimé d’une façon aussi ennuyeuse, comme dans cette brochure, mais avec un caractère d’agitation, d’attaque contre la société bourgeoise. La discussion sur les hypothèses de Freud vous donne un air “cultivé” et même scientifique, mais ce n’est au fond qu’un vulgaire travail d’écolier. La théorie de Freud est également une “folie” à la mode. Je me méfie des théories sexuelles et de toute cette littérature spéciale qui croît abondamment sur le fumier de la société bourgeoise. Je me méfie de ceux qui ne voient que la question sexuelle, comme le prêtre hindou ne voit que son nuage. Je considère cette surabondance de théories sexuelles, qui sont pour la plupart des hypothèses, et souvent des hypothèses arbitraires, comme provenant d’un besoin personnel de justifier devant la morale bourgeoise sa propre vie anormale ou hypertrophique, ou du moins l’excuser. Ce respect déguisé de la morale bourgeoise m’est aussi antipathique que cette importance accordée aux questions sexuelles. Cela peut paraître aussi révolutionnaire que cela voudra, c’est, au fond, profondément bourgeois. C’est surtout une mode d’intellectuels. Il n’y a pas de place pour cela dans le parti, dans le prolétariat conscient.”

Clara ZETKIN, Souvenirs sur Lénine, Janvier 1924 

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