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Comment devons-nous alors comprendre le triple mouvement ? Ce concept présente la crise du capitalisme comme un conflit à trois dimensions : marchandisation, protection sociale et émancipation. Chacun est compris comme irréductible sur le plan conceptuel, normativement ambivalent et inextricablement imbriqué avec les deux autres. Nous avons déjà vu, contre Polanyi, que la protection sociale est souvent ambivalente : elle permet de ne pas subir les effets désintégrateurs de la dérégulation, tout en institutionnalisant une domination. Mais, comme nous le verrons, il en va de même pour les deux autres termes. La dérégulation des marchés produit, à l’évidence, les effets négatifs que Polanyi a soulignés, mais peut également engendrer des effets positifs quand les protections qu’elle désintègre sont sources d’oppression, par exemple par l’introduction du marché dans les pays communistes bureaucratisés, ou en permettant aux anciens esclaves d’accéder au marché du travail. L’émancipation n’est pas non plus exempte d’ambivalences, dans la mesure où elle génère non seulement une libération, mais aussi des ruptures dans le réseau des solidarités existantes. Ainsi, en détruisant la domination, l’émancipation peut aussi détruire les bases de l’éthique solidaire de la protection sociale, et encourager ainsi la marchandisation.
Vu sous cet angle, chaque terme se caractérise à la fois par un telos qui lui est propre et par une ambivalence potentielle qui apparaît dans son interaction avec les deux autres termes. Aucun des trois ne peut être appréhendé correctement s’il est considéré indépendamment des autres. Au même titre que le champ social ne peut être appréhendé correctement dès lors que l’on ne s’intéresse qu’à deux de ces termes. Une vision adéquate de la crise capitaliste ne se profile qu’à partir du moment où les trois sont examinés conjointement.
C’est donc là que se trouve la condition première de ce triple mouvement : la relation entre deux dimensions quelconques de ce conflit tridimensionnel passe obligatoirement par la médiation du troisième. Ainsi, comme je viens de l’indiquer, le conflit entre marchandisation et protection sociale doit passer par la médiation de l’émancipation. De même que, comme je le montrerai par la suite, les conflits entre protection et émancipation doivent passer par la médiation de la marchandisation. Dans ces deux cas, la médiation de la troisième dimension est indispensable à la dyade. Négliger ce tiers revient à fausser la logique de la crise capitaliste et du mouvement social.

FRASER Nancy, « Marchandisation, protection sociale et émancipation » Les ambivalences du féminisme dans la crise du capitalisme,
Revue de l’OFCE, 2010/3 n° 114, p. 21  

http://www.cairn.info/revue-de-l-ofce-2010-3-page-11.htm

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