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Le proxénète compte sans nul doute parmi les plus misérables spécimens de la famille humaine, mais en quoi est-il plus abject que le policier qui prend le dernier sou de celle qui racole dans la rue avant de la jeter dans la cellule du poste? En quoi le proxénète est-il plus criminel ou en quoi constitue-t-il une plus grande menace pour la société que les propriétaires de magasins ou d’usines qui s’engraissent sur le dos en sueur de leurs victimes jusqu’à ce qu’elles finissent dans la rue? Je ne plaide aucunement en faveur des proxénètes mais je n’arrive pas à comprendre pourquoi on les harcèle sans pitié tandis que les vrais responsables de toutes les injustices sociales se voient accorder l’immunité et sont respectés. Et puis rappelons aussi que ce n’est pas le proxénète qui fait la prostituée. C’est la honte et l’hypocrisie de notre société qui engendrent et prostituée et proxénète.

Emma Goldman, Trafic de femmes, 1910 ( (à lire en intégralité ici pour la version française et ici pour la version originale)

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On ne peut pas rejeter la responsabilité sur ces filles. Au contraire, la faute revient à toute la société, à notre manque d’incompréhension, à notre incapacité à reconnaître certains faits de la vie, et surtout, à ces moralistes criminels qui condamnent ces jeunes filles pour toujours, parce qu’elles se sont écartées de « la voie de la vertu », en d’autres mots, parce que leur première expérience sexuelle s’est faite sans le consentement de l’Église.
Elles se sentent complètement exclues car on les bannit de leur maison et de la société. Leur éducation et les traditions sont telles qu’elles se jugent dépravées et perdues et n’ont par conséquent aucune chance, aucun moyen de se sortir de la misère dans laquelle elles s’enfoncent. De cette manière, la société en fait des victimes dont elle essaie ensuite vainement de se débarrasser. Même l’homme le plus vil, le plus dépravé et le plus décrépit s’estime trop bien pour prendre pour femme celle qu’il consent pourtant à acheter, ne serait-ce que pour l’arracher à une vie horrible. Ces femmes ne peuvent pas non plus demander de l’aide à leurs égales – les femmes mariées – qui sont trop stupides, se considèrent trop pures et chastes et ignorent que leur propre situation est, à bien des égards, encore plus pitoyable que celle de leurs consœurs de la rue.

Emma GOLDMAN, Trafic de femmes, 1910 (à lire en intégralité ici pour la version française et ici pour la version originale)

Les réformateurs de notre époque viennent de faire une grande découverte : le trafic d’esclaves blanches. Les journaux consacrent des pages entières à décrire ces « conditions inimaginables » et les législateurs se penchent déjà sur une nouvelle série de lois destinées à vaincre cette abomination.

Il est intéressant de constater que dès qu’il s’agisse de détourner l’attention du public d’un problème social important, c’est le retour des croisades contre l’indécence, les jeux d’argent, les bars, etc. Et pour quel résultat? Les jeux d’argent s’intensifient, les saloons s’enrichissent grâce au marché noir, la prostitution bât son plein et les maquereaux et proxénètes s’organisent de manière plus complexe.
Pourquoi une institution bien connue de presque tous les enfants fait-elle l’objet d’une découverte si soudaine? Comment se fait-il que ce fléau si familier aux sociologues devienne une question primordiale seulement aujourd’hui?
Il serait pour le moins stupide de penser que la récente enquête sur le trafic des Blanches (une enquête très superficielle, soit dit en passant) ait révélé quoi que ce soit de nouveau. La prostitution a toujours été et reste un mal très répandu qui n’empêche pourtant pas l’humanité de vaquer à ses occupations et de demeurer indifférente aux souffrances et au désespoir des victimes de cette institution – tout aussi indifférente qu’elle a toujours été à l’industrialisation ou à la prostitution économique.
Pour que la misère humaine ait un intérêt, du moins temporairement, il faut lui donner l’apparence d’un jouet aux couleurs vives. Le peuple est tel un enfant très capricieux qui exige un jouet nouveau chaque jour. Le cri « vertueux » contre le trafic des Blanches en est un. Il divertit le peuple pendant quelques temps et donne lieu à de nouvelles fonctions politiques – on pense aux cafards peuplant notre monde que sont les inspecteurs, les enquêteurs, les détectives et ainsi de suite.
Quelle est la cause véritable du commerce des femmes? non seulement des femmes blanches, mais aussi des femmes de couleur? C’est l’exploitation bien entendu, l’impitoyable Moloch du capitalisme qui s’engraisse sur le dos de la main d’œuvre sous-payée et condamne ainsi des milliers de femmes et de jeunes filles à la prostitution. Ces filles et femmes de Madame Warren se disent : « Pourquoi gaspiller une vie à travailler pour quelques shillings de la semaine dans une arrière-cuisine, à raison de 18 heures par jour ? »
Évidemment, nos réformateurs ne soulèvent pas ce problème qu’ils connaissent bien, mais dont ils n’ont aucun intérêt à parler. Il leur est plus profitable de faire les faux jetons et de paraître offusqués plutôt que regarder les choses en face.

Emma GOLDMAN, Trafic de femmes, 1910 (à lire en intégralité ici)