Archives de Tag: Exploitation

Marx nous est encore utile pour expliquer aujourd’hui ce qui se passe dans le développement du capitalisme, mais son œuvre repose sur l’idée que le travailleur salarié serait le sujet révolutionnaire et que c’est sur le terrain du travail salarié qu’aurait lieu la lutte pour la transformation du monde et pour la transition au communisme.
Mais Marx n’a pas approfondi la connaissance du processus de production de la force de travail dans le capitalisme. Si nous lisons le premier livre du Capital sur la théorie de la plus-value, où il décrit la production de la force de travail, nous constatons que la manière dont il le fait est extrêmement réduite et limitée. Pour Marx, la production de la force de travail est totalement insérée dans la production de marchandises. Le travailleur a un salaire, avec ce dernier il achète des marchandises qu’il utilise et qui lui permettent de se reproduire, mais en aucun cas il ne sort du cercle de la marchandise. En conséquence, tout le domaine du travail reproductif, qui a une importance tellement vitale pour les sociétés capitalistes, toute la question de la division sexuelle du travail est totalement absente.
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Je dis toujours que ce que j’ai tenté de faire ce n’est pas d’écrire l’histoire des femmes dans le capitalisme, mais l’histoire du capitalisme à partir du point de vue des femmes et de la reproduction, ce qui est différent. Si tu écris l’histoire des femmes dans le capitalisme, c’est comme s’il y avait des choses parallèles : d’un côté l’histoire des hommes et maintenant l’histoire des femmes.
Par contre, écrire l’histoire du capitalisme et de ses origines à partir du point de vue de ce qui arrive aux femmes, de ce qui se passe avec la reproduction — qui sont étroitement connectées l’une à l’autre — permet de repenser l’ensemble à partir d’une autre perspective. Le travail salarié contractuel dans le capitalisme s’est accompagné d’une immense quantité de travail non libre, non salarié et non contractuel. C’est en tenant compte de cet élément qu’on comprend pourquoi, à travers toute l’histoire du capitalisme, existent des formes continues de colonisation, tout comme des formes différentes d’esclavage.
Analyser et comprendre que le travail non libre et non salarié est fondamental, et qu’il n’a pas seulement comme objectif d’extraire de la richesse des travailleurs, mais qu’il s’agit aussi d’une façon d’organiser la société, est très important. La survivance des rapports non libres est quelque chose de fondamental et fait partie du code génétique des sociétés capitalistes. Analyser le capitalisme du point de vue de la reproduction, ce que j’appelle la reproduction de la force de travail, a été très important pour parvenir à comprendre le capitalisme, et cela on ne le trouve pas chez Marx.
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Marx a répété que, quand on parle de l’accumulation primitive, ce dont on parle réellement c’est de l’accumulation du travail. Ce que fait le capital dans sa première phase de développement, c’est l’accumulation de la classe ouvrière. Un autre aspect de l’accumulation primitive est la division, l’accumulation de la division, qui constitue un moment fondateur du racisme et du sexisme.
J’ai toujours insisté sur l’importance de ces questions. Le fait que le capitalisme puisse organiser différents régimes de travail (salarié, non salarié, libre, esclavagiste…) a été l’une des armes les plus puissantes qu’il a utilisées pour contenir les processus révolutionnaires. Premièrement, parce que cela divise les gens, ensuite parce qu’il peut utiliser certains groupes à qui il délègue du pouvoir, par exemple en déléguant du pouvoir aux hommes afin de contrôler le travail des femmes.
À travers le salariat, le capitalisme a pu occulter de nombreux domaines d’exploitation, comme le travail domestique, et les faire paraître comme « naturels ». La construction idéologique des différences est étroitement liée à la production matérielle. Ainsi se créent différentes formes d’invisibilités, divisant les gens, pour pouvoir les utiliser les unes contre les autres. L’habileté du capitalisme à externaliser et à diviser le travail a été très grande. Si nous prenons, par exemple, un ordinateur, on ne sait pas exactement quelle quantité de travail et quel type de travail a été nécessaire pour le construire. Dans un ordinateur, il y a beaucoup de travail manuel réalisé au Congo pour creuser dans les mines, pour extraire le lithium, etc. Telle est la division du travail, la construction des différences.

Entretien avec Silvia Federici : “la chaîne de montage commence à la cuisine, au lavabo, dans nos corps”, à lire en intégralité ici 

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Les récits de migrantes en France montrent que les personnes qui n’ont pas les moyens financiers ou juridiques de quitter leur pays par les voies « officielles » sont tenues d’emprunter des circuits illé- gaux. L’analyse des formes actuelles de la « traite » des femmes montre combien la mobilité de celles-ci est restreinte et combien elles sont vulnérables, au cours du voyage et dans le pays de destination, à diverses formes de violences (physiques, sexuelles, psychologiques…) dès lors qu’elles ten-tent la migration. La « traite » des femmes apparaît de ce fait comme un « système » où se conjuguent les conditions de vie défavorisées dans le pays d’origine, la nécessité de les fuir, les disparités entre pays riches et pays pauvres et l’impossibilité de migrer autrement que par des moyens infor-mels. Ces éléments constituent les conditions nécessaires à l’existence des formes contemporaines d’exploitation et de « traite » des femmes. Si les femmes avaient d’autres possibilités pour migrer ou se soustraire à des situations invivables, ces formes dites modernes d’esclavage n’existeraient pas, ou du moins ne revêtiraient pas une telle importance.
Les parcours des femmes rencontrées en France montrent que la migration s’inscrit dans de véritables « stratégies », au sens où elle est décidée et mise en œuvre, avec les éléments et les ressources dont elles disposent, dans un but précis : trouver un emploi, économiser de l’argent pour financer les études de son enfant ou pour nourrir sa famille, échapper aux conflits armés, être autonome… Les rapports sociaux de pouvoir ne s’imposent pas à des personnes passives, au contraire, les individus saisissent certains enjeux et développent des « stratégies » ou des « tactiques » (de Certeau 1980) par lesquelles ils se réapproprient, au moins partiellement ou transitoirement, certaines règles du jeu social (Fassin 2001). Ainsi, « les femmes faisant l’objet du “trafic” sont le plus souvent des innovateurs sociaux » (Lazaroiu & Ulrich 2003 : 299). Cette affirmation peut sembler contradictoire au premier abord mais prend sens si l’on considère qu’à l’origine de leur implication dans le « trafic » se trouvent leur domination et leur volonté initiale de partir.

MOUJOUD Nasima et POURETTE Dolorès, « « Traite » de femmes migrantes, domesticité et prostitution » À propos de migrations interne et externe,
Cahiers d’études africaines, 2005/3 n° 179-180, p. 1111-1112.

Les catégories de domestiques et de prostituées sont socialement construites, souvent implicitement, en tant que « races » et, par conséquent, exposées à des exclusions et à des violences à caractère racial. Nous renvoyons ici aux processus d’exploitation et de « racialisation » en tant que pratiques concrètes et représentations, qui, comme l’écrit Maurice Godelier (1984 : 198) pour la Grèce ancienne, « attachent une valeur positive ou négative à un individu ou à un groupe selon la tâche (matérielle ou symbo- lique) qu’il accomplit et lui confère un statut dans une hiérarchie sociale ». Les groupes ainsi circonscrits et « racialisés » ou « ethnicisés » ne constituent toutefois pas des groupes objectivement distincts : domestiques et employeurs partagent parfois la même origine ethnique, cependant les seconds construi- sent les premières en groupe différent et disqualifié9. Comme l’ont montré Véronique de Rudder, François Vourc’h et Christian Poiret (2000 : 155), l’ethnicité « ne repose pas sur un substrat aisément objectivable. Elle ne peut être saisie que dans l’interaction. […] Il n’y a pas d’abord des groupes ethniques, puis mise en relation, c’est tout au contraire cette relation qui est première, car c’est elle qui produit et modélise l’ethnicité ». Cela rejoint les propos de Pierre Bourdieu (1989 : 31-32) lorsqu’il écrit : « Le paysan devient “paysan”, au sens que l’injure citadine donne à cet adjectif. » Il relève « la logique du racisme qui s’observe aussi entre les classes » et qui fait que « le paysan est sans cesse obligé de compter dans sa pratique avec la représentation de lui-même que les citadins lui renvoient ; et il reconnaît encore dans les démentis qu’il lui oppose la dévaluation que le citadin lui fait subir ». Au XIXe siècle, il était dit des ouvriers qu’ils appartenaient à une autre « race ». La « race », indépendamment de la réalité qu’on lui attache, est d’abord la marque, le signe d’une différence et d’une infériorité radicalisées. Que cette différence se cristallise dans une marque biologique ou qu’elle soit d’ordre comportemental ou social, le processus de différenciation à l’œuvre est le même. « Le racisme est défini en ce qu’il s’applique à l’étranger, à l’étrange, l’autre, l’hétérogène, en opposition à l’homogène, l’habituel, le moi » (Guillaumin 1972 : 77).

MOUJOUD Nasima et POURETTE Dolorès, « « Traite » de femmes migrantes, domesticité et prostitution » À propos de migrations interne et externe,
Cahiers d’études africaines, 2005/3 n° 179-180, p. 1098-1099.

Les réformateurs de notre époque viennent de faire une grande découverte : le trafic d’esclaves blanches. Les journaux consacrent des pages entières à décrire ces « conditions inimaginables » et les législateurs se penchent déjà sur une nouvelle série de lois destinées à vaincre cette abomination.

Il est intéressant de constater que dès qu’il s’agisse de détourner l’attention du public d’un problème social important, c’est le retour des croisades contre l’indécence, les jeux d’argent, les bars, etc. Et pour quel résultat? Les jeux d’argent s’intensifient, les saloons s’enrichissent grâce au marché noir, la prostitution bât son plein et les maquereaux et proxénètes s’organisent de manière plus complexe.
Pourquoi une institution bien connue de presque tous les enfants fait-elle l’objet d’une découverte si soudaine? Comment se fait-il que ce fléau si familier aux sociologues devienne une question primordiale seulement aujourd’hui?
Il serait pour le moins stupide de penser que la récente enquête sur le trafic des Blanches (une enquête très superficielle, soit dit en passant) ait révélé quoi que ce soit de nouveau. La prostitution a toujours été et reste un mal très répandu qui n’empêche pourtant pas l’humanité de vaquer à ses occupations et de demeurer indifférente aux souffrances et au désespoir des victimes de cette institution – tout aussi indifférente qu’elle a toujours été à l’industrialisation ou à la prostitution économique.
Pour que la misère humaine ait un intérêt, du moins temporairement, il faut lui donner l’apparence d’un jouet aux couleurs vives. Le peuple est tel un enfant très capricieux qui exige un jouet nouveau chaque jour. Le cri « vertueux » contre le trafic des Blanches en est un. Il divertit le peuple pendant quelques temps et donne lieu à de nouvelles fonctions politiques – on pense aux cafards peuplant notre monde que sont les inspecteurs, les enquêteurs, les détectives et ainsi de suite.
Quelle est la cause véritable du commerce des femmes? non seulement des femmes blanches, mais aussi des femmes de couleur? C’est l’exploitation bien entendu, l’impitoyable Moloch du capitalisme qui s’engraisse sur le dos de la main d’œuvre sous-payée et condamne ainsi des milliers de femmes et de jeunes filles à la prostitution. Ces filles et femmes de Madame Warren se disent : « Pourquoi gaspiller une vie à travailler pour quelques shillings de la semaine dans une arrière-cuisine, à raison de 18 heures par jour ? »
Évidemment, nos réformateurs ne soulèvent pas ce problème qu’ils connaissent bien, mais dont ils n’ont aucun intérêt à parler. Il leur est plus profitable de faire les faux jetons et de paraître offusqués plutôt que regarder les choses en face.

Emma GOLDMAN, Trafic de femmes, 1910 (à lire en intégralité ici)

L’important travail de Walkowitz (1980) sur la prostitution dans l’Angleterre victorienne a montré que la création d’une catégorie sociale permanente de femmes, les prostituées, en fait sa constitution en groupe de parias (“outcast group”), résulte de mesures politiques et législatives. Walkowitz montre que les jeunes filles des classes pauvres pouvaient avoir des relations prostitutionnelles pendant une certaine période, des relations d’union libre ou de concubinage ou bien encore de mariage pendant d’autres périodes. Ce sont les lois sur la répression des maladies vénériennes qui ont valu aux femmes des classes les plus pauvres qui se prostituaient durant des périodes relativement brèves de leur existence – deux à trois ans – d’être identifiées, fichées et contrôlées. Elles se retrouvèrent complètement isolées de leur milieu, de leur classe d’origine et, partant, plus vulnérables. La vente de leurs services sexuels, que jusque là ces femmes avaient en majorité gérée elles-mêmes, passa de plus en plus sous le contrôle des hommes et fit l’objet d’une exploitation. Ces lois (pour l’abrogation desquelles des luttes furent menées) eurent un effet patent et immédiat. Dans les deux décennies suivant leur entrée en vigueur, l’âge moyen des femmes identifiées comme prostituées augmenta considérablement : en particulier, le nombre de prostituées âgées de plus de trente ans se trouva multiplié par deux, voire par trois. Les femmes qui étaient entrées dans cette activité eurent dès lors de très graves difficultés à en sortir. De travail temporaire avant l’application des lois, la prostitution devint une condition, les femmes qui l’exerçaient une catégorie délimitée, définitive, ghettoïsée.

Paola TABET, La grande arnaque : Sexualité des femmes et échange économico-sexuel. L’Harmattan, 2004, p. 10-11. 

Anti trafic, adj.
Voir Trafic humain, Abolitionnistes
Contre la libre circulation des femmes des pays pauvres vers les pays riches et, plus particulièrement, contre la libre circulation des femmes qui exercent le travail du sexe
[…]
Client, n.
Nos clients sont les mêmes que ceux d’une travailleuse sociale, d’un médecin ou d’une guide touristique. La plupart ne se perçoivent pas come des clients, mais comme des professeurs d’université, des PDG, des fonctionnaires, des banquiers, des ouvriers de la construction, etc.
[…]
Expert, n.
Personne qui a acquis la capacité de transformer les leçons apprises par expérience en une théorie ou un ensemble de connaissances qu’elle peut enseigner, partager avec autrui et utiliser pour faire des améliorations, résoudre des problèmes ou réagir à des situations. Les travailleuses du sexe sont des expertes.

Exploitation, n.
Situation où notre gouvernement accepte les profits de l’industrie du sexe, mais refuse de nous donner les mêmes avantages sociaux et les mêmes prestations qu’aux autres travailleurs; situation où les policiers nous extorquent de l’argent; situation où les employeurs réduisent notre salaire; situation où la société n’accepte pas notre travail, mais accepte qu’on nous exploite.
[…]
Sida, n.
Maladie qu’on nous accuse de répandre et qu’on nous charge de prévenir.

Trafic, n.
Voir Trafic humain
La migration est un déplacement temporaire. Les gens peuvent migrer avec ou sans papiers. Une personne qui migre avec des papiers s’appelle un “vacancier”, un “chercheur”, un “jeune qui fait un échange étudiant” ou un “congressiste”. Une personne qui migre sans papiers s’appelle “travailleur illégal”, “immigrant clandestin”, “criminel” ou “terroriste”. Avec ou sans papiers, une travailleuse du sexe qui migre est une “victime”, une “prostituée exploitée”, une “esclave sexuelle” ou “victime du trafic humain”.

Liz Cameron, Pornpit Puckmai et Chantawa Apisuk, Bad Girls Dictionary, extraits traduits de l’anglais par Sylvie Dupont, in Luttes XXX – inspirations du mouvement des travailleuses du sexe, Maria Nengeh Mensah, Claire Thiboutot et Louise Toupin, éd. du remue-ménage, 2011, p. 411-413