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ôtez de l’échange économico-sexuel le stigmate de putain, et la prostitution s’évapore.

Gail Pheterson, Le Prisme de la prostitution, p. 11

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Avec les discours sur la traite des être humains, on se trouve dans une situation qui conjugue les paradoxes. Le premier d’entre eux réside dans l’inflation de dispositifs législatifs, policiers et d’aide sociale destinés à venir en aide aux victimes et à stopper les trafiquants. Si la communication entourant la mise en place de ces dispositifs qui alimentent les peurs liées à la traite est largement développée, les résultats concrets en termes d’arrestations de trafiquants ou de sauvetages de victimes sont beaucoup moins médiatisés. Combien de ces criminels sont arrêtés ? Combien de femmes sont arrachées à ces trafiquants ? Aucun résultat n’est officiellement dévoilé en France, où pourtant ces dispositifs ont été mis en place depuis le début des années 2000. Comment expliquer alors que les discours catastrophistes sur la traite et son ampleur perdurent alors que les données objectives n’existent pas ? Le second des paradoxes concerne l’écart entre le discours sur les victimes et la réalité décrite par les femmes migrantes. Les femmes arrivées depuis moins de 10 ans ont certes payé des intermédiaires au même titre que la majorité des migrant(e)s qui entrent dans l’espace Schengen. Mais ce qu’elles disent des violences aux- quelles elles sont confrontées ne ressemble pas à ce que d’autres en disent à leur place. Leur plus grande peur est celle de l’expulsion et ceux qu’elles redoutent sont tous ceux qu’elles voient comme les représentants de l’autorité officielle (policiers, agents des préfectures, travailleurs sociaux…), lesquels sont justement présentés comme étant là pour les sauver.
De la même manière, le juju est présenté par les experts de la traite comme une forme de magie noire utilisée à des fins d’assujettissement et créant ainsi une discontinuité radicale entre la situation vécue par les femmes africaines migrantes et l’expérience des Européen(ne)s. Or, au même titre que beaucoup de familles des classes populaires investissent à crédit dans l’attente d’une hypothétique ascension économique, les femmes migrantes s’endettent dans l’espoir d’une amélioration de leur situation. Les premiers cèdent à la croyance selon laquelle le crédit produit des richesses, les secondes souscrivent des dettes en espérant mieux gagner leur vie. D’un côté l’injonction à l’endettement est présentée comme légitime, de l’autre elle est décrite comme le résultat d’un ensorcellement. C’est là encore un paradoxe qui, pour peu qu’on y réfléchisse, pourrait révéler justement la continuité des contraintes d’une économie capitaliste mondialisée. Les véritables systèmes d’oppression sont-ils contenus dans le juju ou bien résident-ils dans les écarts de richesses entre les pays et entre les groupes sociaux ? Les écarts entre ce qui se dit des modalités de déplacement (la traite) et de la sorcellerie (comme une forme d’assujettissement total) et la réalité de la migration, dont les modalités sont diverses, nous conduisent à nous interroger sur les intérêts défendus par les gouvernements et les experts travaillant à leur service. Comme Gail Pheterson le suggère, la notion de traite des êtres humains peut alors être lue comme une catégorie d’analyse construite à des fins de lutte contre la mobilité des femmes et contre l’immigration vers les pays riches en général, ainsi que comme un outil justifiant les dispositifs de contrôle des corps, des frontières (géographiques et sociales) et des normes sexuelles et de genre (Pheterson, 2001).

Margo St James et Gail Pheterson à propos du stigmate de pute (en anglais)

Les femmes dites bonnes (épouses et autres femmes définies socialement par leur relation à un homme particulier) sont légitimées par le système patriarcal; leur fonction consiste à servir de modèle de soumission. Les femmes dites mauvaises (putains et autres femmes présumées “faciles” ou à louer) sont stigmatisées; leur fonction consiste à servir d’exemple de la punition qui attend toute femme qui sort du droit chemin. Les femmes dites “perverses” (gouines et autres femmes abstinentes de patriarcat) sont ignorées; leur fonction consiste à démontrer qu’une femme qui rejette les hommes perd sa légitimité en tant que femme (sans obtenir pour autant la légitimité masculine, cela va de soi). Comme toutes les femmes courent le risque d’être contraintes, stigmatisées et/ou ignorées, il n’est donc pas étonnant que nous nous dérobions lorsqu’il s’agit d’assumer, ou simplement d’être associées à, un marqueur supplémentaire d’assujettissement des femmes. Pourtant, les fonctions sont des contraintes imposées de l’extérieur, qui sont utilisées pour nous dissocier de nos propres capacités et pour nous séparer des autres femmes. Le défi que lance une alliance entre femmes est de nous libérer des fonctions imposées de l’extérieur et de créer des stratégies collectives d’autodétermination. […]
Bien qu’il existe des différences spécifiques entre nos fonctions et entre nos stratégies politiques de survie et de résistance, nous avons en commun les puissants conditionnements requis pour être asservies aux hommes. En tant que femmes, nous avons vraisemblablement toutes appris les gestes de la soumission, de la manipulation et du rejet ainsi que les récompenses et les punitions qui y sont associées. Pour diverses raisons – nécessité ou choix – il se peut que nous ayons cultivé une certaine attitude davantage qu’une autre. Il serait difficile, sinon impossible, pour toute femme de survivre totalement en dehors des modalités citées ci-dessus (Si nous n’avons pas de mari, nous avons peut-être un patron; si nous ne faisons pas de passes, nous simulons peut-être des sourires, si nous ne disons pas “non” ou ne pestons pas haut et fort face aux prétentions masculines, peut-être tournons-nous le dos ou choisissons-nous un jour de divorcer.)
Il est important de souligner que les attitudes de soumission, de manipulation, de rejet ou n’importe quelle combinaison des trois peuvent toutes être des choix ou, du moins, des décisions. Chacune d’elles peut être utile comme technique d’autopréservation ou stratégie pour sauver sa vie, quand elle est utilisée consciemment pour son propre compte; chacune d’elles peut aussi être une forme d’aliénation conduisant à s’autodénigrer ou à se mettre en danger, lorsqu’elle met à la merci des autres sans qu’on en ait conscience. Il n’est aucunement dans l’intention de ce projet d’élever une stratégie ou un groupe social de femmes au-dessus des autres. Au contraire, le défi à relever ici est la communication, le respect mutuel et l’élimination des jugements stigmatisants entre femmes.

Gail PHETERSON, “Alliance entre putains, épouses et gouines”, (1996) in in Luttes XXX – inspirations du mouvement des travailleuses du sexe, Maria Nengeh Mensah, Claire Thiboutot et Louise Toupin, éd. du remue-ménage, 2011, p. 178-179

Les putains sont parmi les plus opprimées des travailleuses; en fait, elles sont criminalisées et ostracisées parce qu’elles vendent la féminité sous une forme directement sexuelle. Historiquement, la réaction féministe et socialiste à la situation critique des putains a été d’appeler à l’abolition de la prostitution; ces militants se sont joints aux réformateurs pour prôner la réadaptation des prostituées, les sanctions contre les souteneurs et l’abstinence des clients. Paradoxalement, ces stratégies envisagent de libérer le travailleur en éliminant le travail. Il est vrai toutefois que les putains en sont pas vues comme des travailleuses. La prostitution est perçue comme l’ultime réification des femmes et l’ultime aliénation du travail. Les putains sont en conséquence considérées comme les victimes prototypiques du patriarcat et du capitalisme. Parler de l’agentivité des femmes à l’intérieur de la prostitution est, pour ce genre d’analyses, une contradiction idéologique dans les termes. D’autres possibilités de travail pour une femme, comme le travail en usine, le travail domestique, le travail de bureau ou le travail social, jouissent d’un statut légitime qui est refusé à la prostitution. Alors que, dans ces domaines, on encourage les travailleuses à s’organiser pour exiger de meilleures conditions de travail, on encourage les putains à quitter la prostitution. Et tandis qu’on presse les femmes mariées de s’assurer à juste titre un revenu indépendant, on presse les putains d’abandonner les négociations économico-sexuelles qui peuvent leur apporter une certaine autonomie. Fondamentalement, nombre de féministes et de socialistes, comme nombre de conservateurs, préconisent que la prostituée s’en sorte et se réforme plutôt qu’elle ne résiste et exige des droits. Les femmes qui prétendent s’auto-déterminer en tant que prostituées perdent leur statut de victimes et la solidarité idéologique. En d’autres termes, une putain est vue soit comme une accidentée du système soit comme une collaboratrice de ce système. On ne la prend pas pour une alliée dans les luttes de survie et de libération

Gail PHETERSON, Le Prisme de la prostitution, L’Harmattan, 2001. p. 89-90