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Gayle Rubin sur Ann Arbor et Carole Ernst

Gayle Rubin : Une autre série d’incidents survint, à nouveau à Ann Arbor, à la fin des années 70, à propos des professions du sexe et de la prostitution. Il y avait une femme intéressante, une vraie visionnaire : Carol Ernst. Au fil des ans, nous eûmes beaucoup de désaccords; elle était très intéressée par des idées pour lesquelles j’avais peu de patience, comme la théorie du matriarcat, et la révolte contre le patriarcat, qu’elle considérait comme la cause de l’oppression des femmes, ou encore l’idée que les femmes jouissaient de pouvoirs politiques dans les sociétés qui vénéraient les divinités femelles. Mais, comme vous le savez, dans les petites communautés, on se parle plus facilement, même si on a des désaccords, ou des perspectives différentes. C’était le cas avec elle, mais nous étions quand même amies. Carol fit beaucoup de choses très importantes dans cette communauté. A un certain moment, elle se mit à travailler dans un institut de beauté et de massage. Elle finit par essayer de monter un syndicat de travailleuses du sexe, et même, au début 70, elle fut le fer de lance d’une action contre la direction du salon. Des putains faisaient le piquet de grève devant le sex-shop du centre d’Ann Arbor, et les travailleuses du sexe grévistes déposèrent une plainte auprès du bureau du travail du Michigan pour non-respect du droit du travail. C’était étonnant.
Puis Carol quitta l’institut et se fit embaucher dans la compagnie de bus, où, là aussi, elle s’engagea sur les questions de droit du travail, et dans le syndicalisme. Beaucoup de lesbiennes d’Ann Arbor s’établissaient, soit dans un institut de massage, soit à la compagnie de bus, que nous appelions gentiment “Allo-Gouines”. Au milieu des années 70, les trois principaux employeurs de la communauté lesbienne d’Ann Arbor étaient l’université, les bus et les salons de massage. C’est amusant, mais c’était comme ça.
Puis l’institut où travaillaient de nombreuses gouines fut perquisitionné. on arrêta une femme vraiment splendide, à la fière allure d’une butch athlétique : elle était ailier gauche vedette de l’équipe lesbienne de softball. La communauté lesbienne féministe locale eut soudain à compter le fait que nombre de ses amies et héroines avaient été arrêtées pour prostitution.

Judith Butler. : Formidable

G.R : La plupart d’entre nous avions déjà une provision de réponses : qu’elles n’auraient pas dû faire ce genre de travail, et qu’elles soutenaient le patriarcat. Les femmes arrêtées et leurs sympathisants constituèrent une organisation, le PEP, Projet éducatif sur la prostitution. En quelque sorte, elles firent l’éducation du reste d’entre nous. Elles nous demandèrent si ce qu’elles avaient fait était si différent de ce que fait n’importe qui pour vivre. Certaines prétendirent qu’elles préféraient ce travail à tous ceux qui leur étaient offerts. Elles se demandaient en quoi travailler comme secrétaire avec des horaires plus lourds et pour moins d’argent était plus féministe. D’autres dirent qu’elles appréciaient ces conditions de travail. Le salon perquisitionné avait même une salle de poids et haltères où les sportives s’entrainaient en attendant les clients. Elles exigeaient qu’on traite la prostitution comme une question de travail plutôt que comme une question de morale. Elles firent venir Margo St. James, et organisèrent un grand bal de putes pour récolter des fonds pour leur défense légale.
Carol Ernst mourut plus tard tragiquement dans un accident de voiture. C’était une visionnaire, et son féminisme, combiné à son engagement syndical bien particulier, a laissé des traces. Elle me mit en cause à propos de mon usage rhétorique de la prostitution, pour lancer le débat sur l’horreur de l’oppression des femmes. J’avais l’habitude de comparer la situation des femmes dans le mariage à l’organisation, sexuelle et économique, de la prostitution, et que cela choque moralement les gens. Carol arguait du fait que j’utilisais le stigmate de la prostitution comme technique de persuasion, et que, de cette façon, je maintenais et intensifiais ce stigmate aux dépens des femmes travailleuses du sexe. Elle vait raison. J’ai finalement réalisé que l’efficacité rhétorique provenait bien du stigmate, et j’ai décidé que mon bénéfice rhétorique n’aurait su justifier le renforcement d’attitudes qui rationalisaient la persécution des travailleuses du sexe.

entretien entre Gayle Rubin et Judith Butler, in Marché au sexe, Epel, 2002, p. 25-27

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Puisque la sexualité dans les sociétés occidentales est tellement mystifiée, les guerres à son sujet sont souvent livrées avec des angles de tir obliques, visent des cibles bidons, sont animées de passions qui se trompent d’objet et sont hautement, intensément symboliques. Les pratiques sexuelles servent souvent de signifiants à des craintes individuelles et sociales avec lesquelles elles n’entretiennent pas réelleemnt de relation logique. Pendant une panique morale, de telles peurs se cristallisent sur une activité ou une population sexuelle infortunée. Les médias se répandent en cris d’indignation véhémente, les masses se comportent comme uen foule hystérique, la police reprend du service et l’Etat instaure de nouvelles lois, de nouveau règlements. Quand la vague de furer disparait, un groupe érotique innocent a été décimé et l’Etat a étendu ses pouvoirs à d’autres champs du comportement érotique.
Le système de stratification sexuelle fournit des victimes faciles qui n’ont pas le pouvoir de se défendre, ainsi qu’un appareil déjà constitué permettant de contrôler leurs mouvements et de brider leurs libertés. L’opprobe à l’encontre des dissidents sexuels les laisse sans défense sur le plan moral. Chaque panique sexuelle a des conséquences à deux niveau. C’est la population cible qui souffre le plus, mais tout le monde est touché par les mutations légales et sociales.

Gayle RUBIN, “Penser le sexe”, in Surveiller et jouir – Anthropologie politique du sexe, Epel, 2010, traduction Flora Bolter, Christophe Broqua, Nicole-Claude Mathieu et Rostom Mesli, p.182

La plupart des systèmes de jugement sexuel – religieux, psychologique, féministe ou socialiste – cherchent à déterminer de quel côté de la frontière une pratique donnée doit être placée. Seuls les actes qui atterrissent du bon côté de la frontière se voient accorder la complexité morale. Par exemple, des relations hétérosexuelles peuvent être sublimes ou dégoûtantes, libres ou forcées, épanouissantes ou destructrices, romantiques ou mercenaires. […] Par contraste, la totalité des actes qui se situent du mauvais côté de la frontière est considérée comme répugnante par définition et absolument sans nuances morales. Plus un acte est éloigné de la frontière, plus il est compris comme uniformément mauvais

Gayle RUBIN, “Penser le sexe”, in Surveiller et jouir – Anthropologie politique du sexe, Epel, 2010, traduction Flora Bolter, Christophe Broqua, Nicole-Claude Mathieu et Rostom Mesli, p.162

Les sociétés occidentales modernes valorisent les actes sexuels selon un système hiérarchique de valeur sexuelle. […] Les individus dont le comportement sexuel correspond au sommet de cette hiérarchie sont ércompensés par un certificat de bonne santé mentale, la respectabilité, la légalité, la mobilité sociale et physique, le soutien des institutions et des bénéfices d’ordre matériel. À mesure que les comportements ou les intérêts des individus se situent à un niveau inférieur de cette échelle, ces derniers sont l’objet d’une présomption de maladie mentale, d’absence de respectabilité, de criminalité, d’une liberté de mouvements physique et sociale restreinte, d’une perte de soutien institutionnel et de sanctions économiques.
Un opprobre extrême et punitif maintient certains comportements sexuels au plus bas niveau de cette échelle, et constitue une sanction efficace contre ceux qui ont de telles pratiques. L’intensité de cet opprobre a ses racines dans la tradition religieuse occidentale. Mais l’essentiel de son contenu actuel vient de la stigmatisation médicale et psychiatrique.

Gayle RUBIN, “Penser le sexe”, in Surveiller et jouir – Anthropologie politique du sexe, Epel, 2010, traduction Flora Bolter, Christophe Broqua, Nicole-Claude Mathieu et Rostom Mesli, p. 156-157