Archives de Tag: Gentrification

In his book, The Trouble with Normal, the queer theorist Michael Warner describes the ways that diverse “sex publics” became endangered by the Giuliani administration in late 1990s New York City. Focusing primarily on the demonization of gay sex venues, Warner reminds us that it was not the moralizing agenda of the Christian Right but a broad-sweeping and multifaceted “politics of privatization” that cast the initial pall over class- and race-integrated cultures of public sex.61 Yet the neoliberal policies which systematically eliminated “public sex” in postindustrial cities did not eliminate commercial sexuality altogether—far from it. Ultimately, these policies were even less successful (and arguably, less interested) than their Progressive Era counterparts in eliminating sexual commerce in its entirety. Whereas Progressive Era social activists drew on the language of moral critique to shut down the organized brothel system and to drive prostitutes outdoors, neoliberal “broken windows” policing in the 1990s drove the sex industry back inside. Commercial sexual encounters were thus relocated to spatially dispersed interior venues where they could be marketed to class- and race-segregated customers, while the marginalized populations left behind bore the burden of the heightened police presence associated with gentrification.62
Following Warner’s analysis of the sexual transformations that transpired in Giulianiera New York, one can similarly note the ways in which postindustrial economic transformations led to a privatization of sexual commerce in San Francisco, impacting the world of public streetwalking (and thus, the social institution of modern prostitution) in at least three key ways: spatially, privatization occurred through prostitutes’ retreat back indoors after the prohibition of brothels nearly a century earlier; socially, privatization represented a shift away from a street-based social milieu to one-on-one, technologically mediated encounters with clients through cell phones and the Internet; and, as I shall discuss in the next chapter, privatization also had a significant impact at an emotional level for sex workers by altering the nature of sexual labor itself, propelling women to provide their clients with ever more profound and more intimate forms of erotic connection—what I term “bounded authenticity.”

Elizabeth Bernstein, Temporarily Yours, Intimacy, Authenticity and the Commerce of Sex, The University of Chicago, 2007, p.  68-69

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La première intervention, intitulée « La loi sur la prostitution et la réalité de la rue », est menée par un substitut du procureur. […] le programme est clairement conçu à l’intention d’hommes hétérosexuels qui font leurs emplettes sur la voie publique. Au cours de sa présentation, le substitut s’efforce de faire participer le groupe en posant des questions : « Combien d’entre vous ont-ils été ramassés dans Tenderloin ? » « Combien ont été ramassés dans Mission ? » [deux quartiers de San Francisco historiquement défavorisés mais en voie de gentrification récente où se concentre la prostitution de rue]. Il ne prend pas la peine de demander qui s’est fait prendre au théâtre érotique local, ou avec une escort, ou alors qu’il faisait son marché sexuel sur internet, ni même dans Polk Street [où travaillent des prostitués masculins et des transsexuels].
Son objectif est d’effrayer ces hommes pour les convaincre d’abandonner leurs modèles de comportement en dressant un inventaire édifiant des répercussions juridiques potentielles de leurs actes : se faire appréhender, être placé dans un panier à salade, passer la nuit au poste, être obligé de subir un dépistage du VIH, autant de conséquences probables d’une deuxième arrestation. Il montre à l’assemblée une brève vidéo récapitulant la législation. Je suis d’abord désorientée par la dernière image qui montre, sans explication, un homme penché sur un écran d’ordinateur. Les derniers mots du substitut sont encore plus frappants : « La prochaine fois que vous aurez envie de sortir dans la rue, faites comme lui : allez sur internet si vraiment vous en avez besoin ‒ mais restez à l’écart des mineurs ! ».
La dernière présentation avant la pause-déjeuner concerne une ex-prostituée de rue, ex-droguée à l’héroïne qui dirige maintenant un programme qui aide les prostituées à changer de vie et à quitter la rue. Trois autres femmes, autrefois SDF, droguées et sur le trottoir, sont assises à ses côtés. Elles sont maintenant propres et désintoxiquées, bien récurées et bien nourries, vêtues de manière classique et leur apparence ne se démarque guère de celle d’autres femmes actives d’une trentaine ou d’une quarantaine d’années. En revanche, elles se distinguent par la manière acerbe et bouillonnante dont elles expriment leur colère. […]
L’après-midi, trois nouvelles présentations se succèdent : la première est menée par des représentants d’association de résidents et de commerçants, un membre de la brigade des mœurs parle ensuite du proxénétisme et, enfin, un thérapeute conclut par un exposé sur « les comportements sexuels compulsifs et les problèmes de vie intime ». L’association de résidents est représentée par deux hommes et une femme, blancs, qui habitent ou ont une boutique dans le quartier de Tenderloin. De même que le policier de la brigade des mœurs, ils décrivent les clients des prostituées comme des agresseurs qui s’attaquent à la famille, à la population et, plutôt ironiquement, au commerce48. […]
La séance finale menée par un conseiller conjugal et familial agréé s’appuie sur un modèle de comportement d’addiction sexuelle du client en douze points. Le conseiller est un homme, blanc, de la classe moyenne, de 35 à 40 ans, habillé de manière décontractée, représentatif de l’approche thérapeutique du nord de la Californie et d’une masculinité à voix douce. Il commence sa présentation par une définition : « Les accros du sexe ont du mal à penser que le sexe et l’amour peuvent aller ensemble, dans une même relation. Ils disent, “j’aime ma femme mais j’ai des rapports sexuels avec une prostituée”. Le défi est de faire les deux ensemble, d’apprendre à consolider une relation. Cette tâche n’incombe pas seulement à la femme. » […]
Les « John Schools » sont le produit d’une alliance entre des militantes féministes anti-prostitution, des associations de résidents et de petits commerçants appartenant majoritairement à la classe moyenne inférieure, et des hommes politiques et des grandes entreprises ayant des intérêts dans les quartiers en voie de gentrification tels que ceux de Tenderloin et de Mission à San Francisco. Ces quartiers, qui abritent la majorité des prostituées de rue et les segments socialement les plus marginaux du commerce sexuel, n’en sont pas moins proches des quartiers d’affaires et ont, de ce fait, une très grande valeur immobilière. Si les trois groupes cités ci-dessus ont des motivations disparates tant d’un point de vue idéologique que matériel, ils ont uni leurs forces pour lutter contre les clients masculins du secteur le plus visible de la prostitution. Contrairement aux guerres de moralité menées un siècle plus tôt, les campagnes anti-prostitution d’aujourd’hui cherchent principalement à évacuer les bourrelets vulgaires d’une industrie que l’on laisse plus ou moins tranquille tant qu’elle reste derrière des portes closes, ou mieux encore, sur internet58. Les efforts d’éradication des segments les plus « problématiques » de cette industrie ont implicitement pour conséquence de légitimer les autres composantes, non problématiques, qui restent en place.
Ce raisonnement permet de déchiffrer le message du substitut aux participants du programme de rééducation (« sortez de vos voitures et allumez vos ordinateurs ») comme une étape importante vers des rues plus propres et des quartiers gentrifiés.

Bernstein Elizabeth et Wirth Françoise, « Ce qu’acheter veut dire » Désir, demande et commerce du sexe, Actes de la recherche en sciences sociales, 2013/3 N° 198, p. 73-75