Archives de Tag: Gouines

Les femmes dites bonnes (épouses et autres femmes définies socialement par leur relation à un homme particulier) sont légitimées par le système patriarcal; leur fonction consiste à servir de modèle de soumission. Les femmes dites mauvaises (putains et autres femmes présumées “faciles” ou à louer) sont stigmatisées; leur fonction consiste à servir d’exemple de la punition qui attend toute femme qui sort du droit chemin. Les femmes dites “perverses” (gouines et autres femmes abstinentes de patriarcat) sont ignorées; leur fonction consiste à démontrer qu’une femme qui rejette les hommes perd sa légitimité en tant que femme (sans obtenir pour autant la légitimité masculine, cela va de soi). Comme toutes les femmes courent le risque d’être contraintes, stigmatisées et/ou ignorées, il n’est donc pas étonnant que nous nous dérobions lorsqu’il s’agit d’assumer, ou simplement d’être associées à, un marqueur supplémentaire d’assujettissement des femmes. Pourtant, les fonctions sont des contraintes imposées de l’extérieur, qui sont utilisées pour nous dissocier de nos propres capacités et pour nous séparer des autres femmes. Le défi que lance une alliance entre femmes est de nous libérer des fonctions imposées de l’extérieur et de créer des stratégies collectives d’autodétermination. […]
Bien qu’il existe des différences spécifiques entre nos fonctions et entre nos stratégies politiques de survie et de résistance, nous avons en commun les puissants conditionnements requis pour être asservies aux hommes. En tant que femmes, nous avons vraisemblablement toutes appris les gestes de la soumission, de la manipulation et du rejet ainsi que les récompenses et les punitions qui y sont associées. Pour diverses raisons – nécessité ou choix – il se peut que nous ayons cultivé une certaine attitude davantage qu’une autre. Il serait difficile, sinon impossible, pour toute femme de survivre totalement en dehors des modalités citées ci-dessus (Si nous n’avons pas de mari, nous avons peut-être un patron; si nous ne faisons pas de passes, nous simulons peut-être des sourires, si nous ne disons pas “non” ou ne pestons pas haut et fort face aux prétentions masculines, peut-être tournons-nous le dos ou choisissons-nous un jour de divorcer.)
Il est important de souligner que les attitudes de soumission, de manipulation, de rejet ou n’importe quelle combinaison des trois peuvent toutes être des choix ou, du moins, des décisions. Chacune d’elles peut être utile comme technique d’autopréservation ou stratégie pour sauver sa vie, quand elle est utilisée consciemment pour son propre compte; chacune d’elles peut aussi être une forme d’aliénation conduisant à s’autodénigrer ou à se mettre en danger, lorsqu’elle met à la merci des autres sans qu’on en ait conscience. Il n’est aucunement dans l’intention de ce projet d’élever une stratégie ou un groupe social de femmes au-dessus des autres. Au contraire, le défi à relever ici est la communication, le respect mutuel et l’élimination des jugements stigmatisants entre femmes.

Gail PHETERSON, “Alliance entre putains, épouses et gouines”, (1996) in in Luttes XXX – inspirations du mouvement des travailleuses du sexe, Maria Nengeh Mensah, Claire Thiboutot et Louise Toupin, éd. du remue-ménage, 2011, p. 178-179

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Gayle Rubin sur Ann Arbor et Carole Ernst

Gayle Rubin : Une autre série d’incidents survint, à nouveau à Ann Arbor, à la fin des années 70, à propos des professions du sexe et de la prostitution. Il y avait une femme intéressante, une vraie visionnaire : Carol Ernst. Au fil des ans, nous eûmes beaucoup de désaccords; elle était très intéressée par des idées pour lesquelles j’avais peu de patience, comme la théorie du matriarcat, et la révolte contre le patriarcat, qu’elle considérait comme la cause de l’oppression des femmes, ou encore l’idée que les femmes jouissaient de pouvoirs politiques dans les sociétés qui vénéraient les divinités femelles. Mais, comme vous le savez, dans les petites communautés, on se parle plus facilement, même si on a des désaccords, ou des perspectives différentes. C’était le cas avec elle, mais nous étions quand même amies. Carol fit beaucoup de choses très importantes dans cette communauté. A un certain moment, elle se mit à travailler dans un institut de beauté et de massage. Elle finit par essayer de monter un syndicat de travailleuses du sexe, et même, au début 70, elle fut le fer de lance d’une action contre la direction du salon. Des putains faisaient le piquet de grève devant le sex-shop du centre d’Ann Arbor, et les travailleuses du sexe grévistes déposèrent une plainte auprès du bureau du travail du Michigan pour non-respect du droit du travail. C’était étonnant.
Puis Carol quitta l’institut et se fit embaucher dans la compagnie de bus, où, là aussi, elle s’engagea sur les questions de droit du travail, et dans le syndicalisme. Beaucoup de lesbiennes d’Ann Arbor s’établissaient, soit dans un institut de massage, soit à la compagnie de bus, que nous appelions gentiment “Allo-Gouines”. Au milieu des années 70, les trois principaux employeurs de la communauté lesbienne d’Ann Arbor étaient l’université, les bus et les salons de massage. C’est amusant, mais c’était comme ça.
Puis l’institut où travaillaient de nombreuses gouines fut perquisitionné. on arrêta une femme vraiment splendide, à la fière allure d’une butch athlétique : elle était ailier gauche vedette de l’équipe lesbienne de softball. La communauté lesbienne féministe locale eut soudain à compter le fait que nombre de ses amies et héroines avaient été arrêtées pour prostitution.

Judith Butler. : Formidable

G.R : La plupart d’entre nous avions déjà une provision de réponses : qu’elles n’auraient pas dû faire ce genre de travail, et qu’elles soutenaient le patriarcat. Les femmes arrêtées et leurs sympathisants constituèrent une organisation, le PEP, Projet éducatif sur la prostitution. En quelque sorte, elles firent l’éducation du reste d’entre nous. Elles nous demandèrent si ce qu’elles avaient fait était si différent de ce que fait n’importe qui pour vivre. Certaines prétendirent qu’elles préféraient ce travail à tous ceux qui leur étaient offerts. Elles se demandaient en quoi travailler comme secrétaire avec des horaires plus lourds et pour moins d’argent était plus féministe. D’autres dirent qu’elles appréciaient ces conditions de travail. Le salon perquisitionné avait même une salle de poids et haltères où les sportives s’entrainaient en attendant les clients. Elles exigeaient qu’on traite la prostitution comme une question de travail plutôt que comme une question de morale. Elles firent venir Margo St. James, et organisèrent un grand bal de putes pour récolter des fonds pour leur défense légale.
Carol Ernst mourut plus tard tragiquement dans un accident de voiture. C’était une visionnaire, et son féminisme, combiné à son engagement syndical bien particulier, a laissé des traces. Elle me mit en cause à propos de mon usage rhétorique de la prostitution, pour lancer le débat sur l’horreur de l’oppression des femmes. J’avais l’habitude de comparer la situation des femmes dans le mariage à l’organisation, sexuelle et économique, de la prostitution, et que cela choque moralement les gens. Carol arguait du fait que j’utilisais le stigmate de la prostitution comme technique de persuasion, et que, de cette façon, je maintenais et intensifiais ce stigmate aux dépens des femmes travailleuses du sexe. Elle vait raison. J’ai finalement réalisé que l’efficacité rhétorique provenait bien du stigmate, et j’ai décidé que mon bénéfice rhétorique n’aurait su justifier le renforcement d’attitudes qui rationalisaient la persécution des travailleuses du sexe.

entretien entre Gayle Rubin et Judith Butler, in Marché au sexe, Epel, 2002, p. 25-27