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La morale bourgeoise se caractérise avant tout par le principe d’économie qui prend la forme de l’injonction à l’économie pécuniaire, à l’économie dans l’apparat vestimentaire et à l’économie des forces sexuelles. À cause de leurs habitudes et de leur profession, on accuse les prostituées de ne pas thésauriser, de vivre au jour le jour en dilapidant leur argent dans un luxe superfétatoire1 et d’exercer une activité qui, en plus d’être improductive économiquement, se trouve être stérile dans l’ordre de la reproduction de l’espèce. De fait, les femmes vénales constituent le mauvais sujet par excellence de la morale bourgeoise capitaliste.
De plus, en raison des conceptions qui veulent que la sexualité féminine soit passive et ne requière ni effort ni compétence, les gains d’une fille publique (qui peuvent atteindre le double ou le triple du salaire quotidien d’une ouvrière) sont parfois perçus comme un abus scandaleux et injustifié. En outre, les richesses et le luxe de certaines courtisanes sont encore plus susceptibles de susciter le blâme des personnes qui considèrent que la richesse est la juste récompense d’une longue vie de labeur. Pour cela Josephine Butler se scandalise de ce que la prostitution est un « vice dégoûtant [élevé] au niveau d’une industrie reconnue, et [qu’elle soit revêtue de] la dignité du travail, [qui est] l’attribut le plus noble de l’humanité »2.

Tiphaine BESNARD, Les prostituées à la Salpêtrière et dans le discours médical : 1850-1914; une folle débauche, L’Harmattan, 2010. p. 108

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Josephine Butler s’offusque de ce qu’il « y [ait] autour de nous des femmes par milliers […] qui sont exclues de leur destination originelle et condamnées à ne jamais goûter ni les douceurs du chez-soi, ni l’état conjugal, ni la paix domestique »1. Elle trouve particulièrement révoltant que ces femmes pauvres voient la maternité comme une malédiction et fassent tout pour y échapper. Les valeurs propres à sa classe l’empêchent de prendre en considération le fait qu’une grossesse peut être une calamité lorsqu’on n’a pas de quoi se nourrir et qu’on passe ses journées à l’extérieur pour gagner quelques sous. Elle se propose donc d’aider ses sœurs malheureuses à la condition que celles-ci modifient leur comportement et refusent leur vie de débauche, comme elle l’explique ici : « comme nous aurions pu devenir ce qu’elles sont, un jour elles pourront […] devenir ce que nous sommes. Il y a pour elles, et plus qu’on le pense, une réhabilitation possible »2. R. Decante met en exergue l’attitude des abolitionnistes qui consiste à se tourner vers les prostituées comme on s’abaisse vers « tous les déshérités de la vie » et que l’on se préoccupe « avant tout, des moyens de relever cette créature déchue »3. L’auteur rapporte à ce sujet les propos de Mme Scheven qui résume parfaitement la perspective moralisatrice et le mépris d’une partie des militant·e·s abolitionnistes pour les femmes pauvres. Selon cette personne, les abolitionnistes ne considèrent pas la disparition de la syphilis comme le but des efforts réalisés par les abolitionnistes mais comme la suppression de « la punition infligée par la nature à l’homme vicieux » dont la conséquence serait une « syphilisation morale pire encore que la syphilis du corps ». Ce en quoi elle conclut que la médecine ne devrait pas chercher de remèdes contre les maladies vénériennes4.

Tiphaine BESNARD, Les prostituées à la Salpêtrière et dans le discours médical : 1850-1914; une folle débauche, L’Harmattan, 2010. p. 80-81