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Lors du tristement célèbre “9e colloque de recherche féministe de Barnard College”, en 1982, qui vit s’affronter les féministes anti-porno et les pro-sexe radicales, il me semble que ce projet queer a démarré sur un front et qu’il est temps d’y réfléchir d’avantage, en partant cette fois des sexualités catégorisées selon la race et la classe. […] Dans une contribution qui figure elle aussi dans l’anthologie publiée à la suite du colloque de 1982, Amber Hollibaugh expose crûment le problème de classe inhérent à l’analyse féministe de la sexualité :

« Chaque fois que j’ai dit dans des groupes féministes que j’avais été danseuse de boîte de nuit, j’ai eu bien plus honte que quand j’en parlais dans le milieu popu où j’ai grandit. Les expressions féministes de surprise ou d’horreur recouvrent des tas de suppositions : il fallait que je sois stupide pour ne rien avoir trouvé de mieux; on m’avait sûrement forcée à faire ce travail, ou alors j’étais trop jeune pour me rendre compte; j’avais une conscience pré-féministe; je vivais l’enfer dans ma famille et je ne supportais plus; j’étais une trainée, la preuve; et en définitive, je devais être rudement contente d’avoir été sauvée, non ? (16)

Ce bref aperçu des implications de la “conscience” pour les corps marqués par la classe peut sans doute éclairer les complications raciales qu’il s’agit de débrouiller à l’intérieur du féminisme.

(16) : Amber Hollibaugh, “Desire for the future : radical hope in passion and pleasure”, rééd. in Vance, Carole S., Pleasure and Danger, op.cit., 404.

Laura Alexandra Harris : “Féminisme noir-queer : le principe de plaisir”, in Black feminism – Anthologie du féminisme africain-américain 1975-2000, p. 202-203 (traduit par Oristelle Bonis) 

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Dans le cadre particulier de cet essai, il est également important de préciser qu’un des traits communs à ces modèles du féminisme fut de considérer le désir comme un choix plus politique que personnel. Ce qui, semble-t-il, fut d’abord une conséquence de la reconnaissance, au sein du féminisme majoritaire, du lesbianisme comme un choix politique avant d’être sexuel. Praxis confortée par l’importance alors accordée à une culture féminine alternative, aux valeurs de genre innées, censée réaliser l’égalité par l’élimination de cette construction “masculine” que serait le pouvoir. Au cours des années 1980, cette praxis s’est exacerbée en se focalisant sur la pratique sexuelle relativement à l’oppression de genre, à tel point qu’elle en a oublié, et/ou effacé la race et la classe. Pour les hétéros de milieu populaire comme ma mère, par exemple, baiser c’était connaître un des rares moments de pouvoir et de plaisir auxquels elles pouvaient participer. Le féminisme ne consistait pas pour elles à rejeter des valeurs prétendument masculines (la masculinité n’avait rien pour leur déplaire), mais à négocier une relation essentielle à leur volonté de s’affirmer [empowerment]. Dans le cas des femmes noires, la race obligeait à des négociations très compliquées avec la masculinité. Obnubilé par la purge qu’il avait lancée contre les identifications masculines, ce courant du féminisme n’a pas su voir que le plaisir peut aussi recouper et subvertir la dynamique de pouvoir du genre socialement construit, et il n’a rien compris au fonctionnement du racisme.

Laura Alexandra Harris : “Féminisme noir-queer : le principe de plaisir”, in Black feminism – Anthologie du féminisme africain-américain 1975-2000, p. 196-197 (traduit par Oristelle Bonis) 

L’aveu est rétrograde et banal, mais tant pis : ma mère et ses copines furent pour moi des exemples féministes. Ces femmes qui étaient adultes dans les années 1970 ont été prises dans les idéologies, les images, les révolutions culturelles de l’époque. Leurs vies mêmes en devenaient modifiables, ou non. Toutes les analystes féministes du monde n’arriveront jamais à brouiller le souvenir très clair et poignant que je garde d’elles et de leurs désirs. C’étaient des “grandes-prêtresses”, surnom affectueux que je leur donne depuis que j’ai découvert le portrait désobligeant qu’en brosse Janna Russ. (10) Elles incarnaient ces images de femmes à talons hauts, maquillées, décolletées, parfumées, que le féminisme voulait laver et libérer. Et lorsqu’elles refusèrent une libération qui pour elles s’apparentait à une autre forme de répression, le féminisme les a rejetées. Les féministes ne savaient peut-être pas que ces femmes se fichaient d’elles. Ma mère et toutes ces “nanas” se fendaient la pêche ensemble, sortaient faire la java, allaient au bowling en quête de possibles exploits sexuels. Elles étaient bien décidées à se marrer un peu avant qu’il ne soit trop tard. Revendiquer ses désirs et les nommer : ce fut cela, la révolution féministe de ma mère. Et dans les termes féministes de la fin des années 1970, elle et ses copines ne faisaient pas partie de la “communauté”. Qui la tenait, de toute façon, cette communauté ? Ces femmes hétéros de milieu populaire, racialement différentes les unes des autres et pour la plupart divorcées avec des enfants à charge, ou coincées dans une vie de couple désastreuse, ou jeunes et en quête du désir, se souciaient bien plus de trouver le plaisir qu’une “communauté”. Le plaisir tel qu’elles le comprenaient représentait ce qui leur avait été refusé, et malgré tout ce qui par ailleurs leur échappait elles comprenaient que l’affirmation du plaisir est la monnaie d’échange du pouvoir.

(10) : Joanna Russ, “When it changed”, in Harlan Ellison, ed., Against Dangerous Visions, New York : Doubleday, 1972 [En français, “lorsque tout changea”, Femmes au futur, Paris : Bibliothèque Marabout SF, 1976].

Laura Alexandra Harris : “Féminisme noir-queer : le principe de plaisir”, in Black feminism – Anthologie du féminisme africain-américain 1975-2000, p. 193-194 (traduit par Oristelle Bonis)