Archives de Tag: Lesbiennes

The witch-hunt, then, was a war against women; it was a concerted attempt to degrade them, demonize them, and destroy their social power. At the same time, it was in the torture chambers and on the stakes on which the witches perished that the bourgeois
ideals of womanhood and domesticity were forged.
In this case, too, the witch-hunt amplified contemporary social trends. There is, in fact, an unmistakable continuity between the practices targeted by the witch-hunt and those banned by the new legislation that in the same years was introduced to regulate
family life, gender and property relations. Across western Europe, as the witch-hunt was progressing, laws were passed that punished the adulteress with death (in England and Scotland by the stake, as in the case of High Treason). At the same time prostitution was
outlawed and so was birth out of wedlock, while infanticide was made a capital crime. Simultaneously, female friendships became an object of suspicion, denounced from the pulpit as subversive of the alliance between husband and wife, just as women-to-women
relations were demonized by the prosecutors of the witches who forced them to denounce each other as accomplices in crime. It was also in this period that the word “gossip,” which in the Middle Ages had meant “friend,” changed its meaning, acquiring
a derogatory connotation, a further sign of the degree to which the power of women and communal ties were undermined.
Also at the ideological level, there is a dose correspondence between the degraded image of women forged by the demonologists and the image of femininity constructed by the contemporary debates on the “nature of the sexes,” which canonized a stereo­typical woman, weak in body and mind and biologically prone to evil, that effectively served to justify male control over women and the new patriarchal order.

Silvia FEDERICI, Caliban and the Witch, p. 186
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Les théories contemporaines sur le genre permettent de poser la question de l’être-femme des prostituées. Monique Wittig développe dans La Pensée straight la théorie selon laquelle «l’hétérosexualité est le régime politique sous lequel nous vivons »,1 qui est fondé sur la répartition des êtres humains en classes de sexe (homme/femme) et « l’esclavagisation des femmes ». Cet esclavage se caractérise par une contrainte à la sexualité conjugale ; l’appropriation du travail productif et reproductif des femmes par la classe des hommes ; et l’injonction à la procréation à laquelle elles sont soumises. Partant, l’auteure illustre cette thèse avec l’exemple de la lesbienne et postule que sa rupture avec le régime hétérosexuel la constitue en « transfuge » et a pour effet de l’exclure de cette classe de sexe des femmes2. Ce schème est aisément transposable sur la figure de la prostituée, en croisant les analyses wittiguiennes avec celles de Paola Tabet sur les « échanges économico-sexuels »3, dont la prostitution serait la forme la moins aliénante pour les femmes.
À la suite de ces analyses on peut avancer la thèse selon laquelle le commerce sexuel pourrait offrir aux prostituées un moyen de sortir de la classe des femmes, en ce qu’elles ne sacrifient pas aux impératifs qui sont ceux des membres de la classe des femmes, et partant, de s’affranchir de l’ordre moral qui maintient cette classe dans un état d’asservissement. On trouve une illustration d’une étonnante pertinence, appliquée à ce cadre théorique, chez Havelock Hellis lorsqu’il écrit en 1935 que « la prostituée ne signe aucun papier par lequel elle cède la propriété de son corps, comme la fiancée est obligée de le faire ; la prostituée conserve toute sa liberté et tous ses droits, bien que parfois ceux-ci soient restreints »4. D’ailleurs de nombreux médecins, tel Léon Bizard5, insistent précisément sur le goût des femmes publiques pour la liberté et sur leur « caractère indépendant » qui n’apprécie pas la rigueur des règlements. Certains médecins se voient même dans l’obligation « d’avouer » comme certaines de ces femmes se montrent insolemment « satisfaites de leur sort »6 !

Tiphaine BESNARD, Les prostituées à la Salpêtrière et dans le discours médical : 1850-1914; une folle débauche, L’Harmattan, 2010.  p. 138-139

Gayle Rubin sur Ann Arbor et Carole Ernst

Gayle Rubin : Une autre série d’incidents survint, à nouveau à Ann Arbor, à la fin des années 70, à propos des professions du sexe et de la prostitution. Il y avait une femme intéressante, une vraie visionnaire : Carol Ernst. Au fil des ans, nous eûmes beaucoup de désaccords; elle était très intéressée par des idées pour lesquelles j’avais peu de patience, comme la théorie du matriarcat, et la révolte contre le patriarcat, qu’elle considérait comme la cause de l’oppression des femmes, ou encore l’idée que les femmes jouissaient de pouvoirs politiques dans les sociétés qui vénéraient les divinités femelles. Mais, comme vous le savez, dans les petites communautés, on se parle plus facilement, même si on a des désaccords, ou des perspectives différentes. C’était le cas avec elle, mais nous étions quand même amies. Carol fit beaucoup de choses très importantes dans cette communauté. A un certain moment, elle se mit à travailler dans un institut de beauté et de massage. Elle finit par essayer de monter un syndicat de travailleuses du sexe, et même, au début 70, elle fut le fer de lance d’une action contre la direction du salon. Des putains faisaient le piquet de grève devant le sex-shop du centre d’Ann Arbor, et les travailleuses du sexe grévistes déposèrent une plainte auprès du bureau du travail du Michigan pour non-respect du droit du travail. C’était étonnant.
Puis Carol quitta l’institut et se fit embaucher dans la compagnie de bus, où, là aussi, elle s’engagea sur les questions de droit du travail, et dans le syndicalisme. Beaucoup de lesbiennes d’Ann Arbor s’établissaient, soit dans un institut de massage, soit à la compagnie de bus, que nous appelions gentiment “Allo-Gouines”. Au milieu des années 70, les trois principaux employeurs de la communauté lesbienne d’Ann Arbor étaient l’université, les bus et les salons de massage. C’est amusant, mais c’était comme ça.
Puis l’institut où travaillaient de nombreuses gouines fut perquisitionné. on arrêta une femme vraiment splendide, à la fière allure d’une butch athlétique : elle était ailier gauche vedette de l’équipe lesbienne de softball. La communauté lesbienne féministe locale eut soudain à compter le fait que nombre de ses amies et héroines avaient été arrêtées pour prostitution.

Judith Butler. : Formidable

G.R : La plupart d’entre nous avions déjà une provision de réponses : qu’elles n’auraient pas dû faire ce genre de travail, et qu’elles soutenaient le patriarcat. Les femmes arrêtées et leurs sympathisants constituèrent une organisation, le PEP, Projet éducatif sur la prostitution. En quelque sorte, elles firent l’éducation du reste d’entre nous. Elles nous demandèrent si ce qu’elles avaient fait était si différent de ce que fait n’importe qui pour vivre. Certaines prétendirent qu’elles préféraient ce travail à tous ceux qui leur étaient offerts. Elles se demandaient en quoi travailler comme secrétaire avec des horaires plus lourds et pour moins d’argent était plus féministe. D’autres dirent qu’elles appréciaient ces conditions de travail. Le salon perquisitionné avait même une salle de poids et haltères où les sportives s’entrainaient en attendant les clients. Elles exigeaient qu’on traite la prostitution comme une question de travail plutôt que comme une question de morale. Elles firent venir Margo St. James, et organisèrent un grand bal de putes pour récolter des fonds pour leur défense légale.
Carol Ernst mourut plus tard tragiquement dans un accident de voiture. C’était une visionnaire, et son féminisme, combiné à son engagement syndical bien particulier, a laissé des traces. Elle me mit en cause à propos de mon usage rhétorique de la prostitution, pour lancer le débat sur l’horreur de l’oppression des femmes. J’avais l’habitude de comparer la situation des femmes dans le mariage à l’organisation, sexuelle et économique, de la prostitution, et que cela choque moralement les gens. Carol arguait du fait que j’utilisais le stigmate de la prostitution comme technique de persuasion, et que, de cette façon, je maintenais et intensifiais ce stigmate aux dépens des femmes travailleuses du sexe. Elle vait raison. J’ai finalement réalisé que l’efficacité rhétorique provenait bien du stigmate, et j’ai décidé que mon bénéfice rhétorique n’aurait su justifier le renforcement d’attitudes qui rationalisaient la persécution des travailleuses du sexe.

entretien entre Gayle Rubin et Judith Butler, in Marché au sexe, Epel, 2002, p. 25-27