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Les théories contemporaines sur le genre permettent de poser la question de l’être-femme des prostituées. Monique Wittig développe dans La Pensée straight la théorie selon laquelle «l’hétérosexualité est le régime politique sous lequel nous vivons »,1 qui est fondé sur la répartition des êtres humains en classes de sexe (homme/femme) et « l’esclavagisation des femmes ». Cet esclavage se caractérise par une contrainte à la sexualité conjugale ; l’appropriation du travail productif et reproductif des femmes par la classe des hommes ; et l’injonction à la procréation à laquelle elles sont soumises. Partant, l’auteure illustre cette thèse avec l’exemple de la lesbienne et postule que sa rupture avec le régime hétérosexuel la constitue en « transfuge » et a pour effet de l’exclure de cette classe de sexe des femmes2. Ce schème est aisément transposable sur la figure de la prostituée, en croisant les analyses wittiguiennes avec celles de Paola Tabet sur les « échanges économico-sexuels »3, dont la prostitution serait la forme la moins aliénante pour les femmes.
À la suite de ces analyses on peut avancer la thèse selon laquelle le commerce sexuel pourrait offrir aux prostituées un moyen de sortir de la classe des femmes, en ce qu’elles ne sacrifient pas aux impératifs qui sont ceux des membres de la classe des femmes, et partant, de s’affranchir de l’ordre moral qui maintient cette classe dans un état d’asservissement. On trouve une illustration d’une étonnante pertinence, appliquée à ce cadre théorique, chez Havelock Hellis lorsqu’il écrit en 1935 que « la prostituée ne signe aucun papier par lequel elle cède la propriété de son corps, comme la fiancée est obligée de le faire ; la prostituée conserve toute sa liberté et tous ses droits, bien que parfois ceux-ci soient restreints »4. D’ailleurs de nombreux médecins, tel Léon Bizard5, insistent précisément sur le goût des femmes publiques pour la liberté et sur leur « caractère indépendant » qui n’apprécie pas la rigueur des règlements. Certains médecins se voient même dans l’obligation « d’avouer » comme certaines de ces femmes se montrent insolemment « satisfaites de leur sort »6 !

Tiphaine BESNARD, Les prostituées à la Salpêtrière et dans le discours médical : 1850-1914; une folle débauche, L’Harmattan, 2010.  p. 138-139

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Au sujet des migrations des femmes, on parle souvent de “trafic” de femmes. Mais tout d’abord il convient de connaître les causes, les situations, les motivations et les attentes qui poussent les femmes à migrer. Autrement on risque de nier la dimension de révolte qui peut être à la base de la migration, et au lieu de conforter leut lutte et de défendre leurs droits dans chaque cas, l’on risque de faire le jeu de la répression qui cherche à les frapper, et qui est du reste la politique étatique la plus fréquente.

Paola TABET,  La grande arnaque : Sexualité des femmes et échange économico-sexuel. L’Harmattan, 2004, p. 139-140

La différence d’accès à la propriété en faveur des hommes, et ce au-delà des différences de classe, ainsi que (là où existe le travail salarié, dans les sociétés industrialisées et en voie de développement) les salaires inégaux et l’inégal accès au travail, en particulier à des emplois plus qualifiés et mieux rémunérés, constituent autant d’éléments matériels bien connus qui continuent à forger la dépendance des femmes aux hommes, y compris sur le plan individuel, et, partant, à instituer l’échange économico-sexuel comme forme générale des rapports entre les sexes.
Dans les sociétés stratifiées, donc, le service sexuel en soi, séparé des autres aspects de travail et de reproduction propres aux relations matrimoniales, peut devenir le moyen direct de subsistance pour les femmes qui le fournissent, et ce fait marque une rupture qu’il faut souligner. L’échange économico-sexuel apparaît là sous une forme nue et devient objet de négociation toujours plus explicite en chacun de ses termes (rémunération, modalités de la prestations et de la négociation, durée du service). Le service sexuel est proposé et géré directement par les femmes qui le fournissent – donc les femmes ont une position de partenaires ou sujets de l’échange – ou bien, dans les systèmes d’exploitation privés ou étatiques, il est géré et réglé par d’autres – les femmes n’y sont que les objets de l’échange – dans un éventail de rapports de travail non indépendant qui peuvent aller jusqu’aux formes de travail sexuel forcé, où le travail sexuel des femmes est exploité dans des rapports que l’on peut qualifier d’esclavage.
Il faut rappeler que ces deux modalités d’échange sont différentes et peuvent avoir un poids social très variable, et qu’il serait tout à fait incorrect d’identifier d’emblée toutes ces formes d’échange à la prostitution. Bref, la démarcation se situe d’une part entre l’échange direct entre l’homme et la femme, échange dans lequel, quelque soit le pouvoir de décision et de négociation de chacun des partenaires (et nous verrons l’ampleur des variations), la transaction s’effectue entre les deux partenaires, acteurs du rapport; et d’autre part l’échange dans lequel l’homme qui aura accès à la femme de façon durable ou pour des actes sexuels singuliers fournit un don ou un paiement à qui détient des droits sur la personne de la femme.

Paola TABET, La grande arnaque : Sexualité des femmes et échange économico-sexuel. L’Harmattan, 2004, p. 69-71

La catégorie “prostituée” ou “putain”, “prostitution”, ne se peut distinguer ni définir par un contenu concret qui lui serait propre, ou par des traits spécifiques. C’est une catégorie définie par une relation : cette catégorie est une fonction des règles de propriété sur la personne des femmes dans les différentes sociétés. Et, plus précisément, la transgression, la rupture de ces règles. Si elle apparaît comme un scandale, c’est justement parce qu’elle contrevient aux règles fondamentales sur quoi se fondent la famille, la reproduction : elle fait scandale parce qu’elle menace les grands piliers qui soutiennent les rapports sociaux entre les sexes.

Paola TABET, La grande arnaque : Sexualité des femmes et échange économico-sexuel. L’Harmattan, 2004, p. 32

L’important travail de Walkowitz (1980) sur la prostitution dans l’Angleterre victorienne a montré que la création d’une catégorie sociale permanente de femmes, les prostituées, en fait sa constitution en groupe de parias (“outcast group”), résulte de mesures politiques et législatives. Walkowitz montre que les jeunes filles des classes pauvres pouvaient avoir des relations prostitutionnelles pendant une certaine période, des relations d’union libre ou de concubinage ou bien encore de mariage pendant d’autres périodes. Ce sont les lois sur la répression des maladies vénériennes qui ont valu aux femmes des classes les plus pauvres qui se prostituaient durant des périodes relativement brèves de leur existence – deux à trois ans – d’être identifiées, fichées et contrôlées. Elles se retrouvèrent complètement isolées de leur milieu, de leur classe d’origine et, partant, plus vulnérables. La vente de leurs services sexuels, que jusque là ces femmes avaient en majorité gérée elles-mêmes, passa de plus en plus sous le contrôle des hommes et fit l’objet d’une exploitation. Ces lois (pour l’abrogation desquelles des luttes furent menées) eurent un effet patent et immédiat. Dans les deux décennies suivant leur entrée en vigueur, l’âge moyen des femmes identifiées comme prostituées augmenta considérablement : en particulier, le nombre de prostituées âgées de plus de trente ans se trouva multiplié par deux, voire par trois. Les femmes qui étaient entrées dans cette activité eurent dès lors de très graves difficultés à en sortir. De travail temporaire avant l’application des lois, la prostitution devint une condition, les femmes qui l’exerçaient une catégorie délimitée, définitive, ghettoïsée.

Paola TABET, La grande arnaque : Sexualité des femmes et échange économico-sexuel. L’Harmattan, 2004, p. 10-11.