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Les putains sont parmi les plus opprimées des travailleuses; en fait, elles sont criminalisées et ostracisées parce qu’elles vendent la féminité sous une forme directement sexuelle. Historiquement, la réaction féministe et socialiste à la situation critique des putains a été d’appeler à l’abolition de la prostitution; ces militants se sont joints aux réformateurs pour prôner la réadaptation des prostituées, les sanctions contre les souteneurs et l’abstinence des clients. Paradoxalement, ces stratégies envisagent de libérer le travailleur en éliminant le travail. Il est vrai toutefois que les putains en sont pas vues comme des travailleuses. La prostitution est perçue comme l’ultime réification des femmes et l’ultime aliénation du travail. Les putains sont en conséquence considérées comme les victimes prototypiques du patriarcat et du capitalisme. Parler de l’agentivité des femmes à l’intérieur de la prostitution est, pour ce genre d’analyses, une contradiction idéologique dans les termes. D’autres possibilités de travail pour une femme, comme le travail en usine, le travail domestique, le travail de bureau ou le travail social, jouissent d’un statut légitime qui est refusé à la prostitution. Alors que, dans ces domaines, on encourage les travailleuses à s’organiser pour exiger de meilleures conditions de travail, on encourage les putains à quitter la prostitution. Et tandis qu’on presse les femmes mariées de s’assurer à juste titre un revenu indépendant, on presse les putains d’abandonner les négociations économico-sexuelles qui peuvent leur apporter une certaine autonomie. Fondamentalement, nombre de féministes et de socialistes, comme nombre de conservateurs, préconisent que la prostituée s’en sorte et se réforme plutôt qu’elle ne résiste et exige des droits. Les femmes qui prétendent s’auto-déterminer en tant que prostituées perdent leur statut de victimes et la solidarité idéologique. En d’autres termes, une putain est vue soit comme une accidentée du système soit comme une collaboratrice de ce système. On ne la prend pas pour une alliée dans les luttes de survie et de libération

Gail PHETERSON, Le Prisme de la prostitution, L’Harmattan, 2001. p. 89-90

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