Archives de Tag: Sorcières

La mondialisation a déclenché une série de nouvelles privatisations de terres. Ces spoliations ont non seulement miné le principal mode de subsistance de quantité des populations rurales, mais elles ont également ébranlé le système de terres communales. Jusque dans les années 1980, dans une grande partie de l’Afrique, les relations fondées sur la propriété des terres s’organisaient toujours autour du principe de la terre communale. Ce principe est cependant menacé à cause des ajustements structurels, qui ont pavé la voie à une sorte de processus de recolonisation, en vertu duquel les entreprises étrangères ont désormais des droits, tels que ceux d’acquérir des actifs et de rapatrier des profits. […]
En fait, dès que vous commencez à analyser les chasses aux sorcières contemporaines, vous rencontre souvent des visages connus : ceux de la Banque mondiale, du FMI, des compagnies minières, des entreprises spécialisées dans les agrocarburants… Tous sont attirés par l’immense richesse du continent africain et tous jugent rentable de créer des situations dans lesquelles des villages sont déchirés par des conflits internes. Il existe beaucoup de preuves démontrant que, dans bon nombre de cas, les accusations de sorcellerie sont employées pour d’approprier des richesses que les accusés possèdent, ou bien pour mettre la main sur des terres partagées. Faisant référence aux chasses aux sorcières qui ont eu lieu en Zambie, l’historien Hugo Infelaar écrit que les accusations de sorcellerie sont particulièrement fréquentes dans les zones désignées pour des projets commerciaux (ranch, tourisme, etc.). Il a constaté que certains chefs de village tirent profit de la vente de terres communales à des investisseurs étrangers. Occuper et embrouiller les villageois avec des accusations de sorcellerie facilite les transactions.

« Accumulation primitive et chasses aux sorcières : histoire et actualité », interview de Silvia Federici par Anna Colin, in Sorcières : Pourchassées assumées puissantes queer, p. 47-48

Publicités

Dans son carnet de notes de 1947, la réalisatrice et théoricienne Maya Deren livre ses observations sur la relation qu’entretien la sorcière à la norme :

« Etant donné que la voie normale est la seule possible, la simple existence d’un autre ordre capable de fonder la vie représente une menace et une source potentielle de destruction. Ainsi, ils ont peur : si nous ne saurions survivre sans notre ordre, comment peut-elle y parvenir, dans sa solitude ? Son ordre des choses doit être remarquablement puissant pour exister par lui-même, sans s’appuyer sur toute la coopération et tous les compromis individuels auxquels les gens normaux doivent souscrire pour rester en vie. Et puisque cet ordre des choses semble si fort, pourrait-il nous détruire ? Nous devons essayer de le détruire en premier » (2).

Si la nature déviante de la sorcière est appréhendée par Maya Deren d’un point de vue sociologique, ses définitions sont transposables à un contexte politique. Ainsi, cet autre qui fonctionne “sans compromis, de manière “indépendante” et qui “tire sa force vitale de quelque chose d’inconnu ou de surnaturel (3)”, peut être autrement lu comme un ordre autarcique, non aligné au système dominant et perçu comme dangereux car alternatif. Dans l’entretien publié ci-après, l’historienne Silvia Federici nous rappelle que celles qui étaient accusées de sorcellerie n’étaient pas des praticiennes de cultes païens, mais des paysannes résistant au développement de pratiques capitalistes oppressantes et appauvrissantes.
Dès lors, nous apprend-elle, la chasse aux sorcières a servi d’outil régulateur pour le maintien d’un système politico-économique hégémonique, le corps de la femme devenant le “site privilégié pour le déploiement de techniques et de relations de pouvoir” (4). Dans son évocation des chasses qui sévissent aujourd’hui notamment sur le continent africain, Silvia Federici explique encore que l’attachement des générations âgées et des femmes à leurs terres plutôt qu’à des ressources non nourricières (comme un véhicule agricole ou un emprunt bancaire) s’inscrit dans un rapport de force avec les valeurs prônées par la mondialisation et adoptées par les plus jeunes générations et, en ce sens, peut constituer un facteur d’accusation de sorcellerie.

(2) : Maya Deren, “From the Notebook of Maya Deren 1947”, Octobre vol. 14 (automne), 21-46, 1980, p. 33-34
(3) : Ibid, p. 33
(4) : Silvia Federici, Caliban and the Witch : Women, the Body, and Primitive Accumulation, Brooklyn, NY, Autonomedia, 2004, p. 15

Anna COLIN, Introduction à Sorcières Pourchassées assumées puissantes queer