Archives de Tag: Stratégies de survie

Les récits de migrantes en France montrent que les personnes qui n’ont pas les moyens financiers ou juridiques de quitter leur pays par les voies « officielles » sont tenues d’emprunter des circuits illé- gaux. L’analyse des formes actuelles de la « traite » des femmes montre combien la mobilité de celles-ci est restreinte et combien elles sont vulnérables, au cours du voyage et dans le pays de destination, à diverses formes de violences (physiques, sexuelles, psychologiques…) dès lors qu’elles ten-tent la migration. La « traite » des femmes apparaît de ce fait comme un « système » où se conjuguent les conditions de vie défavorisées dans le pays d’origine, la nécessité de les fuir, les disparités entre pays riches et pays pauvres et l’impossibilité de migrer autrement que par des moyens infor-mels. Ces éléments constituent les conditions nécessaires à l’existence des formes contemporaines d’exploitation et de « traite » des femmes. Si les femmes avaient d’autres possibilités pour migrer ou se soustraire à des situations invivables, ces formes dites modernes d’esclavage n’existeraient pas, ou du moins ne revêtiraient pas une telle importance.
Les parcours des femmes rencontrées en France montrent que la migration s’inscrit dans de véritables « stratégies », au sens où elle est décidée et mise en œuvre, avec les éléments et les ressources dont elles disposent, dans un but précis : trouver un emploi, économiser de l’argent pour financer les études de son enfant ou pour nourrir sa famille, échapper aux conflits armés, être autonome… Les rapports sociaux de pouvoir ne s’imposent pas à des personnes passives, au contraire, les individus saisissent certains enjeux et développent des « stratégies » ou des « tactiques » (de Certeau 1980) par lesquelles ils se réapproprient, au moins partiellement ou transitoirement, certaines règles du jeu social (Fassin 2001). Ainsi, « les femmes faisant l’objet du “trafic” sont le plus souvent des innovateurs sociaux » (Lazaroiu & Ulrich 2003 : 299). Cette affirmation peut sembler contradictoire au premier abord mais prend sens si l’on considère qu’à l’origine de leur implication dans le « trafic » se trouvent leur domination et leur volonté initiale de partir.

MOUJOUD Nasima et POURETTE Dolorès, « « Traite » de femmes migrantes, domesticité et prostitution » À propos de migrations interne et externe,
Cahiers d’études africaines, 2005/3 n° 179-180, p. 1111-1112.

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Les femmes dites bonnes (épouses et autres femmes définies socialement par leur relation à un homme particulier) sont légitimées par le système patriarcal; leur fonction consiste à servir de modèle de soumission. Les femmes dites mauvaises (putains et autres femmes présumées “faciles” ou à louer) sont stigmatisées; leur fonction consiste à servir d’exemple de la punition qui attend toute femme qui sort du droit chemin. Les femmes dites “perverses” (gouines et autres femmes abstinentes de patriarcat) sont ignorées; leur fonction consiste à démontrer qu’une femme qui rejette les hommes perd sa légitimité en tant que femme (sans obtenir pour autant la légitimité masculine, cela va de soi). Comme toutes les femmes courent le risque d’être contraintes, stigmatisées et/ou ignorées, il n’est donc pas étonnant que nous nous dérobions lorsqu’il s’agit d’assumer, ou simplement d’être associées à, un marqueur supplémentaire d’assujettissement des femmes. Pourtant, les fonctions sont des contraintes imposées de l’extérieur, qui sont utilisées pour nous dissocier de nos propres capacités et pour nous séparer des autres femmes. Le défi que lance une alliance entre femmes est de nous libérer des fonctions imposées de l’extérieur et de créer des stratégies collectives d’autodétermination. […]
Bien qu’il existe des différences spécifiques entre nos fonctions et entre nos stratégies politiques de survie et de résistance, nous avons en commun les puissants conditionnements requis pour être asservies aux hommes. En tant que femmes, nous avons vraisemblablement toutes appris les gestes de la soumission, de la manipulation et du rejet ainsi que les récompenses et les punitions qui y sont associées. Pour diverses raisons – nécessité ou choix – il se peut que nous ayons cultivé une certaine attitude davantage qu’une autre. Il serait difficile, sinon impossible, pour toute femme de survivre totalement en dehors des modalités citées ci-dessus (Si nous n’avons pas de mari, nous avons peut-être un patron; si nous ne faisons pas de passes, nous simulons peut-être des sourires, si nous ne disons pas “non” ou ne pestons pas haut et fort face aux prétentions masculines, peut-être tournons-nous le dos ou choisissons-nous un jour de divorcer.)
Il est important de souligner que les attitudes de soumission, de manipulation, de rejet ou n’importe quelle combinaison des trois peuvent toutes être des choix ou, du moins, des décisions. Chacune d’elles peut être utile comme technique d’autopréservation ou stratégie pour sauver sa vie, quand elle est utilisée consciemment pour son propre compte; chacune d’elles peut aussi être une forme d’aliénation conduisant à s’autodénigrer ou à se mettre en danger, lorsqu’elle met à la merci des autres sans qu’on en ait conscience. Il n’est aucunement dans l’intention de ce projet d’élever une stratégie ou un groupe social de femmes au-dessus des autres. Au contraire, le défi à relever ici est la communication, le respect mutuel et l’élimination des jugements stigmatisants entre femmes.

Gail PHETERSON, “Alliance entre putains, épouses et gouines”, (1996) in in Luttes XXX – inspirations du mouvement des travailleuses du sexe, Maria Nengeh Mensah, Claire Thiboutot et Louise Toupin, éd. du remue-ménage, 2011, p. 178-179