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les enfermements du XIXème siècle ont ceci d’intéressant qu’ils ne sanctionnent pas les femmes vénales en ce qu’elles sont prostituées, mais en ce que leur comportement et leur apparence manifestent un irrespect des lois imposées par le régime hétérosexuel, au sens où nous l’avons défini et qui est celui que lui donne Monique Wittig1. En cela est-il possible de soutenir que la police de Paris agit comme un instrument de normalisation des individus à la solde du régime politique hétérosexuel, en veillant à la répartition des personnes en classes de sexe mutuellement excluantes et à sauvegarder la définition des rôles et des comportements sociaux, sexuels et physiologiques telle que donnée par le discours médical.
En ce que la médecine prescrit et forclos les identités et que la Préfecture de police se réserve le droit de sanctionner toute déviance, la pratique du commerce sexuel des femmes n’est tolérée que dans la mesure où elle ne favorise pas la débauche, où elle est mise au service du délassement des hommes (et en cela de la sauvegarde de la vertu des femmes bourgeoises) et où elle ne permet pas un affranchissement (sexuel, social et économique) de celles qui la pratiquent. En somme, la prostitution réglementée et ses avatars (la menace de l’emprisonnement, les contraintes horaires et vestimentaires, la stigmatisation et la visite obligatoire) consistent dans une institution visant à réguler les rapports entretenus par les membres des classes sociales et des classes de sexes, et ce, dans la perspective de préserver la hiérarchie sociale. Cette institution repose sur l’accumulation, par les médecins et la Préfecture de police, de connaissances sur les prostituées (soit les fichiers des agents, les écrits théoriques et les rapports adressés par les directeurs des établissements médicaux au Préfet). Selon la dialectique de savoir/pouvoir mise en évidence par Michel Foucault2, ces connaissances constituent un dispositif de pouvoir ayant pour effet : sa manifestation à travers une multiplicité de rapports de force (tels qu’ils existent lors des arrestations nocturnes, des visites médicales ou encore dans les thérapeutiques de la Salpêtrière) ; sa mise en application à travers des appareils étatiques (tels que la loi de 1838 et le règlementarisme) ; son omniprésence (qui consiste en les techniques de fichage, la potentialité permanente d’une arrestation et la surveillance au sein de l’asile).

Tiphaine BESNARD, Les prostituées à la Salpêtrière et dans le discours médical : 1850-1914; une folle débauche, L’Harmattan, 2010.  p. 192-193

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Les théories contemporaines sur le genre permettent de poser la question de l’être-femme des prostituées. Monique Wittig développe dans La Pensée straight la théorie selon laquelle «l’hétérosexualité est le régime politique sous lequel nous vivons »,1 qui est fondé sur la répartition des êtres humains en classes de sexe (homme/femme) et « l’esclavagisation des femmes ». Cet esclavage se caractérise par une contrainte à la sexualité conjugale ; l’appropriation du travail productif et reproductif des femmes par la classe des hommes ; et l’injonction à la procréation à laquelle elles sont soumises. Partant, l’auteure illustre cette thèse avec l’exemple de la lesbienne et postule que sa rupture avec le régime hétérosexuel la constitue en « transfuge » et a pour effet de l’exclure de cette classe de sexe des femmes2. Ce schème est aisément transposable sur la figure de la prostituée, en croisant les analyses wittiguiennes avec celles de Paola Tabet sur les « échanges économico-sexuels »3, dont la prostitution serait la forme la moins aliénante pour les femmes.
À la suite de ces analyses on peut avancer la thèse selon laquelle le commerce sexuel pourrait offrir aux prostituées un moyen de sortir de la classe des femmes, en ce qu’elles ne sacrifient pas aux impératifs qui sont ceux des membres de la classe des femmes, et partant, de s’affranchir de l’ordre moral qui maintient cette classe dans un état d’asservissement. On trouve une illustration d’une étonnante pertinence, appliquée à ce cadre théorique, chez Havelock Hellis lorsqu’il écrit en 1935 que « la prostituée ne signe aucun papier par lequel elle cède la propriété de son corps, comme la fiancée est obligée de le faire ; la prostituée conserve toute sa liberté et tous ses droits, bien que parfois ceux-ci soient restreints »4. D’ailleurs de nombreux médecins, tel Léon Bizard5, insistent précisément sur le goût des femmes publiques pour la liberté et sur leur « caractère indépendant » qui n’apprécie pas la rigueur des règlements. Certains médecins se voient même dans l’obligation « d’avouer » comme certaines de ces femmes se montrent insolemment « satisfaites de leur sort »6 !

Tiphaine BESNARD, Les prostituées à la Salpêtrière et dans le discours médical : 1850-1914; une folle débauche, L’Harmattan, 2010.  p. 138-139

La morale bourgeoise se caractérise avant tout par le principe d’économie qui prend la forme de l’injonction à l’économie pécuniaire, à l’économie dans l’apparat vestimentaire et à l’économie des forces sexuelles. À cause de leurs habitudes et de leur profession, on accuse les prostituées de ne pas thésauriser, de vivre au jour le jour en dilapidant leur argent dans un luxe superfétatoire1 et d’exercer une activité qui, en plus d’être improductive économiquement, se trouve être stérile dans l’ordre de la reproduction de l’espèce. De fait, les femmes vénales constituent le mauvais sujet par excellence de la morale bourgeoise capitaliste.
De plus, en raison des conceptions qui veulent que la sexualité féminine soit passive et ne requière ni effort ni compétence, les gains d’une fille publique (qui peuvent atteindre le double ou le triple du salaire quotidien d’une ouvrière) sont parfois perçus comme un abus scandaleux et injustifié. En outre, les richesses et le luxe de certaines courtisanes sont encore plus susceptibles de susciter le blâme des personnes qui considèrent que la richesse est la juste récompense d’une longue vie de labeur. Pour cela Josephine Butler se scandalise de ce que la prostitution est un « vice dégoûtant [élevé] au niveau d’une industrie reconnue, et [qu’elle soit revêtue de] la dignité du travail, [qui est] l’attribut le plus noble de l’humanité »2.

Tiphaine BESNARD, Les prostituées à la Salpêtrière et dans le discours médical : 1850-1914; une folle débauche, L’Harmattan, 2010. p. 108

Josephine Butler s’offusque de ce qu’il « y [ait] autour de nous des femmes par milliers […] qui sont exclues de leur destination originelle et condamnées à ne jamais goûter ni les douceurs du chez-soi, ni l’état conjugal, ni la paix domestique »1. Elle trouve particulièrement révoltant que ces femmes pauvres voient la maternité comme une malédiction et fassent tout pour y échapper. Les valeurs propres à sa classe l’empêchent de prendre en considération le fait qu’une grossesse peut être une calamité lorsqu’on n’a pas de quoi se nourrir et qu’on passe ses journées à l’extérieur pour gagner quelques sous. Elle se propose donc d’aider ses sœurs malheureuses à la condition que celles-ci modifient leur comportement et refusent leur vie de débauche, comme elle l’explique ici : « comme nous aurions pu devenir ce qu’elles sont, un jour elles pourront […] devenir ce que nous sommes. Il y a pour elles, et plus qu’on le pense, une réhabilitation possible »2. R. Decante met en exergue l’attitude des abolitionnistes qui consiste à se tourner vers les prostituées comme on s’abaisse vers « tous les déshérités de la vie » et que l’on se préoccupe « avant tout, des moyens de relever cette créature déchue »3. L’auteur rapporte à ce sujet les propos de Mme Scheven qui résume parfaitement la perspective moralisatrice et le mépris d’une partie des militant·e·s abolitionnistes pour les femmes pauvres. Selon cette personne, les abolitionnistes ne considèrent pas la disparition de la syphilis comme le but des efforts réalisés par les abolitionnistes mais comme la suppression de « la punition infligée par la nature à l’homme vicieux » dont la conséquence serait une « syphilisation morale pire encore que la syphilis du corps ». Ce en quoi elle conclut que la médecine ne devrait pas chercher de remèdes contre les maladies vénériennes4.

Tiphaine BESNARD, Les prostituées à la Salpêtrière et dans le discours médical : 1850-1914; une folle débauche, L’Harmattan, 2010. p. 80-81

Le fait que l’un des symptômes d’aliénation les plus fréquents dans les registres d’entrées soit le délire des persécutions accrédite notre hypothèse selon laquelle les arrestations incessantes auxquelles sont soumises les prostituées peuvent être apparentées à une forme de persécution de la part des agents de police. D’ailleurs, les propos de certaines prostituées qui souffrent selon les médecins de délire des persécutions rappellent la crainte d’être poursuivies par les policiers et le sentiment d’être l’objet de malfaisances. Ainsi, Caroline Josèphe Suzanne Wasson manifeste-t-elle la crainte d’être poursuivie et considère-t-elle que la police désire sa perte. Elle est internée à plusieurs reprises entre le mois d’avril 1875 et le mois de septembre 1881, sur la demande de la Préfecture de police, mais les médecins de la Salpêtrière ne constatent aucune trace d’aliénation chez elle1. Quant à Marie Élise Joséphine Victoire Bouvet, une fille publique de 44 ans prévenue « d’outrages aux agents », elle se dit en butte à la haine des sergents de ville. Elle est arrêtée et internée pour la deuxième fois le 7 mars 1874 et sort le 24 mars de la même année car elle fait preuve de bon sens dans ses réponses et « [n’a] point donné de signes d’aliénation mentale »2.
Cela nous permet de soutenir que ce qui est pris comme pathologique et qui justifie l’enfermement est en fait le résultat même de la politique coercitive préfectorale3.

Tiphaine BESNARD, Les prostituées à la Salpêtrière et dans le discours médical : 1850-1914; une folle débauche, L’Harmattan, 2010. p. 73-74