Archives de Tag: Traite

Le paradoxe, mais qui a été un paradoxe extrêmement efficace dans la loi sur la sécurité intérieure, c’est de dire “ce sont de pauvres victimes, qui ne maitrisent pas leur destin, qui ont été forcées à venir en France pour se prostituer, on les a forcées à se prostituer”, je paraphrase à peine le discours du ministre de l’Intérieur en 2002-2003, et donc leur vraie place, vu qu’elles ont été contraintes à venir en France pour se prostituer, leur vraie place c’est chez elle, leur place c’est d’abord en centre de rétention et puis ensuite dans l’avion pour les ramener chez elles

http://recherchetravailsexuel.wordpress.com/2013/09/21/penser-la-prostitution-34-lexploitation-politique/

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La focalisation médiatique et publique sur la « traite des êtres humains » et sur les trafiquants qui en sont responsables permet de rendre invisible ou du moins d’opacifier la situation politique qui rend possibles ces « trafics » de personnes et notamment le rôle de la fermeture des frontières et de la politique migratoire française actuelle. D’une part, si la « traite » et les trafiquants existent, c’est en grande partie en raison du durcissement des politiques migratoires. D’autre part, les trafiquants ne sont pas seuls responsables des violences infligées aux personnes et des situations inhumaines qu’elles subissent : certaines institutions contrôlées par l’État ne le sont pas moins. A` titre illustratif, nous relaterons l’expérience de Cora, une Ivoirienne de 32 ans. Arrivée par avion de Côte-d’Ivoire sans visa, elle a été recluse à l’aéroport pendant vingt-quatre jours avec plusieurs autres femmes et hommes originaires de différents pays. Cette réclusion a été le lieu de nombreuses humiliations : ces personnes étaient enfermées et insultées, on leur donnait pour toute nourriture du pain sec et de l’eau, les femmes comme les hommes étaient frappés, Cora a assisté au viol de plusieurs femmes, elle était contrainte de faire ses besoins devant une femme policier, elle ne pouvait pas se laver. Ces pratiques vont à l’encontre des principes des droits de l’Homme et s’apparentent à l’esclavage.

MOUJOUD Nasima et POURETTE Dolorès, « « Traite » de femmes migrantes, domesticité et prostitution » À propos de migrations interne et externe,
Cahiers d’études africaines, 2005/3 n° 179-180, p. 115-116

Les récits de migrantes en France montrent que les personnes qui n’ont pas les moyens financiers ou juridiques de quitter leur pays par les voies « officielles » sont tenues d’emprunter des circuits illé- gaux. L’analyse des formes actuelles de la « traite » des femmes montre combien la mobilité de celles-ci est restreinte et combien elles sont vulnérables, au cours du voyage et dans le pays de destination, à diverses formes de violences (physiques, sexuelles, psychologiques…) dès lors qu’elles ten-tent la migration. La « traite » des femmes apparaît de ce fait comme un « système » où se conjuguent les conditions de vie défavorisées dans le pays d’origine, la nécessité de les fuir, les disparités entre pays riches et pays pauvres et l’impossibilité de migrer autrement que par des moyens infor-mels. Ces éléments constituent les conditions nécessaires à l’existence des formes contemporaines d’exploitation et de « traite » des femmes. Si les femmes avaient d’autres possibilités pour migrer ou se soustraire à des situations invivables, ces formes dites modernes d’esclavage n’existeraient pas, ou du moins ne revêtiraient pas une telle importance.
Les parcours des femmes rencontrées en France montrent que la migration s’inscrit dans de véritables « stratégies », au sens où elle est décidée et mise en œuvre, avec les éléments et les ressources dont elles disposent, dans un but précis : trouver un emploi, économiser de l’argent pour financer les études de son enfant ou pour nourrir sa famille, échapper aux conflits armés, être autonome… Les rapports sociaux de pouvoir ne s’imposent pas à des personnes passives, au contraire, les individus saisissent certains enjeux et développent des « stratégies » ou des « tactiques » (de Certeau 1980) par lesquelles ils se réapproprient, au moins partiellement ou transitoirement, certaines règles du jeu social (Fassin 2001). Ainsi, « les femmes faisant l’objet du “trafic” sont le plus souvent des innovateurs sociaux » (Lazaroiu & Ulrich 2003 : 299). Cette affirmation peut sembler contradictoire au premier abord mais prend sens si l’on considère qu’à l’origine de leur implication dans le « trafic » se trouvent leur domination et leur volonté initiale de partir.

MOUJOUD Nasima et POURETTE Dolorès, « « Traite » de femmes migrantes, domesticité et prostitution » À propos de migrations interne et externe,
Cahiers d’études africaines, 2005/3 n° 179-180, p. 1111-1112.

Les catégories de domestiques et de prostituées sont socialement construites, souvent implicitement, en tant que « races » et, par conséquent, exposées à des exclusions et à des violences à caractère racial. Nous renvoyons ici aux processus d’exploitation et de « racialisation » en tant que pratiques concrètes et représentations, qui, comme l’écrit Maurice Godelier (1984 : 198) pour la Grèce ancienne, « attachent une valeur positive ou négative à un individu ou à un groupe selon la tâche (matérielle ou symbo- lique) qu’il accomplit et lui confère un statut dans une hiérarchie sociale ». Les groupes ainsi circonscrits et « racialisés » ou « ethnicisés » ne constituent toutefois pas des groupes objectivement distincts : domestiques et employeurs partagent parfois la même origine ethnique, cependant les seconds construi- sent les premières en groupe différent et disqualifié9. Comme l’ont montré Véronique de Rudder, François Vourc’h et Christian Poiret (2000 : 155), l’ethnicité « ne repose pas sur un substrat aisément objectivable. Elle ne peut être saisie que dans l’interaction. […] Il n’y a pas d’abord des groupes ethniques, puis mise en relation, c’est tout au contraire cette relation qui est première, car c’est elle qui produit et modélise l’ethnicité ». Cela rejoint les propos de Pierre Bourdieu (1989 : 31-32) lorsqu’il écrit : « Le paysan devient “paysan”, au sens que l’injure citadine donne à cet adjectif. » Il relève « la logique du racisme qui s’observe aussi entre les classes » et qui fait que « le paysan est sans cesse obligé de compter dans sa pratique avec la représentation de lui-même que les citadins lui renvoient ; et il reconnaît encore dans les démentis qu’il lui oppose la dévaluation que le citadin lui fait subir ». Au XIXe siècle, il était dit des ouvriers qu’ils appartenaient à une autre « race ». La « race », indépendamment de la réalité qu’on lui attache, est d’abord la marque, le signe d’une différence et d’une infériorité radicalisées. Que cette différence se cristallise dans une marque biologique ou qu’elle soit d’ordre comportemental ou social, le processus de différenciation à l’œuvre est le même. « Le racisme est défini en ce qu’il s’applique à l’étranger, à l’étrange, l’autre, l’hétérogène, en opposition à l’homogène, l’habituel, le moi » (Guillaumin 1972 : 77).

MOUJOUD Nasima et POURETTE Dolorès, « « Traite » de femmes migrantes, domesticité et prostitution » À propos de migrations interne et externe,
Cahiers d’études africaines, 2005/3 n° 179-180, p. 1098-1099.

L’International Justice Mission (IJM), organisation chrétienne la plus influente contre la traite aux États-Unis (officiellement non partisane), qui emploie plus de quatre-vingts permanents à temps plein et inter- vient dans quatorze pays, bénéficie non seulement de l’appui de l’extrême droite, mais d’évangélistes renommés ‘de gauche’. Selon un employé de l’IJM, les salariés de l’organisation — qui, pour être embauchés, doivent certifier sur la foi qu’ils sont chré- tiens et qui consacrent les premières heures de leur journée de travail à la prière collective — ont même envisagé d’abandon- ner le terme ‘évangélique’ en raison de ses connotations troublantes avec l’aile droite. […]
L’IJM a été à la pointe des campagnes médiatiques récentes des évangélistes qui ont donné des lettres de noblesse à ce que l’on pourrait nommer l’‘humanitarisme guerrier’. Ce type de méthode est bien connu depuis la fin des années 1990, grâce aux sauvetages spectaculaires de femmes et d’enfants arrachés aux bordels du Sud-Est asiatique (actions souvent menées en partenariat avec des organes de presse tels que Dateline NBC, CNN et FOX News). Selon le schéma ‘rescue and restore’ (‘sauver et rétablir’) que l’organisation a fait breveter, ses em- ployés de sexe masculin se déguisent en clients pour enquêter dans les maisons closes, collaborant avec la police locale pour secourir les mineur·e·s et les occupant·e·s soi-disant retenu·e·s contre leur gré et les placer dans des centres de rééducation financés par l’État ou par des groupes religieux. Bien que ces opérations aient suscité plus d’une controverse (au Cambodge, des femmes se sont échappées par les fenêtres après avoir noué des draps pour rejoindre en courant les bordels de Phnom Penh dont elles avaient été ‘libérées’), le modèle d’infiltration, très médiatisé, que propose l’IJM a pris valeur de norme chez les évangélistes, et même pour certaines organisations féministes laïques (Soderlund 2005 ; Newsblaze 2007).
À noter que de nombreux évangélistes militant contre la traite et défendant la cause abolitionniste, non seulement affichent une vision du monde analogue à celle des chrétiens conser- vateurs sur la sexualité, mais vont carrément plus loin. Selon les termes d’un permanent convaincu de la réussite de l’opération de l’IJM qui a transformé Svay Pak (localité du Cambodge connue pour sa prostitution enfantine) en « ville touristique agréable » : « Notre véritable objectif est de sortir les gens de l’esclavage pour les rendre au marché libre ». Une opinion analogue anime les pratiques d’un nombre croissant de groupes humanitaires chrétiens qui orientent les anciennes prostituées vers des emplois de bas niveau dans l’économie des services et leur enseignent comment cuire des muffins pour Starbucks ou comment préparer des boissons et des mets de type occidental (Jewell 2007). De plus en plus d’évangélistes et de féministes laïques adhèrent à une telle conception : le trafic d’êtres humains n’est plus appréhendé sous l’angle de la dynamique globale de la mondialisation, de la division sexuelle du travail et de la migration (cadre de réflexion qui sous-tendait l’action de nombreuses ONG laïques dans les années 1990), mais comme une question humanitaire que les capitalistes mondiaux peuvent contribuer à résoudre (Baue 2006 ; Vital Voices Global Partnership 2007). Lors de la présentation à l’Université de Columbia d’une rescapée bien connue de la traite au Cambodge, Somali Mom, un représentant de Lexis Nexis qui l’accompa- gnait dissertait sur les vertus des ‘partenariats public-privé’ ainsi que sur les objectifs de son entreprise : former les anciennes victimes de la traite aux activités de coiffure et de couture ainsi qu’aux emplois manuels les moins qualifiés. Alors que les alter- mondialistes de l’ère précédente imputaient au capitalisme des conditions de travail industriel jugées inacceptables (Ross 1997 ; Klein 2002), les nouveaux ‘internationalistes’ évangé- liques et leurs partisans laïques considèrent ce type de procédés comme l’exemple même de la ‘liberté’ (Kristof 2004a, 2004b).

Bernstein Elizabeth et al., « Politique du sexe aux États-Unis : le poids des communautés religieuses », Cahiers du Genre, 2012/3 HS n° 3, p. 192-194. 

« Le discours qui sous-tend ces rapports est assurément moralisateur. Bien que Ghénia Avril de Sainte- Croix ait insisté sur le fait que « le relèvement des prostituées n’est nullement semblable au relèvement des prisonniers de droit commun » 70, les rapports faisaient fréquemment référence à la « libération » des femmes de leurs maisons closes. La Commission fut néanmoins surprise de constater que
« dans tous les pays où les maisons de tolérance ont été supprimées, une faible proportion seulement des femmes sorties de ces maisons se montrèrent désireuses de profiter des facilités qui leur étaient offertes par les autorités ou par des organisations privées ; la plupart d’entre elles paraissent avoir préféré continuer de mener le même genre de vie soit comme filles soumises, soit comme insoumises. Il est dit dans l’une des réponses que l’attitude la plus fréquente rencontrée parmi les femmes consistait en une “hostilité passive à toute ingérence officielle” » 71.
Le refus de saisis l’occasion d’un relèvement n’était pas interprété en termes de libre-arbitre mais plutôt de soumission à des proxénètes, de paresse ou de compor- tement anormal. Cette logique explique la structure adoptée pour la troisième partie de l’enquête, qui rassembla des informations sur plus de 2300 prostituées issues de dix-neuf pays différents. Hormis les statistiques relatives à l’âge, à l’état civil, au niveau scolaire, au milieu social, aux emplois occupés avant la prostitution, aux condamnations pour des délits liés à la prostitution et aux aides sociales reçues après ces condamnations, la Commission réclama aux gouvernements et aux organisations sociales de nouvelles informations sur la santé mentale des prostituées.
Sur ce point également, la Commission refusa d’accepter les résultats de sa pro- pre enquête. Elle nota que la plupart des réponses données suggéraient que de nom- breuses femmes étaient d’intelligence égale, voire supérieure, à la moyenne, mais préféra se fonder sur les résultats des recherches du docteur Tage Kemp, directeur de l’Institut de génétique humaine et d’eugénisme de l’Université de Copenhague.” Dans son « Étude analytique des causes de la prostitution portant spécialement sur les facteurs héréditaires », à partir des cas de quelque 300 prostituées danoises, Tage Kemp conclut que « 80 % des prostituées examinées étaient des arriérées, des faibles d’esprit ou des imbéciles » 72

Magaly RODRIGUEZ GARCIA, “La société des nations face à la traite des femmes et au travail sexuel à l’échelle mondiale”, in Le Mouvement Social, 2012/4 (n° 241)

Les réformateurs de notre époque viennent de faire une grande découverte : le trafic d’esclaves blanches. Les journaux consacrent des pages entières à décrire ces « conditions inimaginables » et les législateurs se penchent déjà sur une nouvelle série de lois destinées à vaincre cette abomination.

Il est intéressant de constater que dès qu’il s’agisse de détourner l’attention du public d’un problème social important, c’est le retour des croisades contre l’indécence, les jeux d’argent, les bars, etc. Et pour quel résultat? Les jeux d’argent s’intensifient, les saloons s’enrichissent grâce au marché noir, la prostitution bât son plein et les maquereaux et proxénètes s’organisent de manière plus complexe.
Pourquoi une institution bien connue de presque tous les enfants fait-elle l’objet d’une découverte si soudaine? Comment se fait-il que ce fléau si familier aux sociologues devienne une question primordiale seulement aujourd’hui?
Il serait pour le moins stupide de penser que la récente enquête sur le trafic des Blanches (une enquête très superficielle, soit dit en passant) ait révélé quoi que ce soit de nouveau. La prostitution a toujours été et reste un mal très répandu qui n’empêche pourtant pas l’humanité de vaquer à ses occupations et de demeurer indifférente aux souffrances et au désespoir des victimes de cette institution – tout aussi indifférente qu’elle a toujours été à l’industrialisation ou à la prostitution économique.
Pour que la misère humaine ait un intérêt, du moins temporairement, il faut lui donner l’apparence d’un jouet aux couleurs vives. Le peuple est tel un enfant très capricieux qui exige un jouet nouveau chaque jour. Le cri « vertueux » contre le trafic des Blanches en est un. Il divertit le peuple pendant quelques temps et donne lieu à de nouvelles fonctions politiques – on pense aux cafards peuplant notre monde que sont les inspecteurs, les enquêteurs, les détectives et ainsi de suite.
Quelle est la cause véritable du commerce des femmes? non seulement des femmes blanches, mais aussi des femmes de couleur? C’est l’exploitation bien entendu, l’impitoyable Moloch du capitalisme qui s’engraisse sur le dos de la main d’œuvre sous-payée et condamne ainsi des milliers de femmes et de jeunes filles à la prostitution. Ces filles et femmes de Madame Warren se disent : « Pourquoi gaspiller une vie à travailler pour quelques shillings de la semaine dans une arrière-cuisine, à raison de 18 heures par jour ? »
Évidemment, nos réformateurs ne soulèvent pas ce problème qu’ils connaissent bien, mais dont ils n’ont aucun intérêt à parler. Il leur est plus profitable de faire les faux jetons et de paraître offusqués plutôt que regarder les choses en face.

Emma GOLDMAN, Trafic de femmes, 1910 (à lire en intégralité ici)